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Littératureet Romans & Nouvelles  

Les Larmes
de Pascal Quignard
Gallimard - Folio 2018 /  7,25 €- 47.49  ffr. / 201 pages
ISBN : 978-2-07-272101-4
FORMAT : 11,0 cm × 18,0 cm

Première publication en septembre 2016 (Grasset)

Aux origines était la langue

Pascal Quignard ne cultive aucun sentiment d'appartenance à une Nation, ne cesse-t-il de répéter. Ce qui l'émerveille, c'est son affiliation à une langue : la langue française. Ainsi, dans Les Larmes, cherche-t-il à dévoiler, sous nos yeux, comment est apparu cet idiome au IXe siècle, ainsi que la littérature qui l'a ensuite mis en valeur.

Pour ce faire, il met en scène deux frères jumeaux, reliés par un anagramme : Hartnid et Nithard. L'un est à la recherche d'une femme. L'autre recherche la langue. Le récit se situe pendant le Moyen-âge des Carolingiens. Nous sommes cependant loin d'un roman traditionnel. La narration est fragmentée, éclatée. Elle mêle, à travers une multitude de chapitres, contes, légendes, poésies en vers ou en prose, réflexions philosophiques, évocations historiques. D'une mythologie à l'autre, on rencontre une chamane dont les pupilles bleues percées s'écoulent jusqu'à créer la baie de Somme, mais aussi des déesses, des princesses, des empereurs et des chevaliers. On assiste à des batailles, des couronnements, des traversées marines, des sacrements. Des faits guerriers et historiques violents alternent avec des épisodes où l'amour courtois domine.

À travers ce brassage des genres, Pascal Quignard invite le lecteur à s'interroger sur ce qu'est un roman, et à prendre du recul par rapport aux mots qui lui sont quotidiens. Comme il aime à le répéter lui-même, s'il y a des écrivains qui sont dans la langue, lui, au contrarie, est «sur le port» : il «regarde la langue». Ainsi Les Larmes ressemble avant tout à un paysage observé, à un grand rêve qui l'aurait revisité obsessionnellement dans la nuit, et qu'il retranscrit en agençant artistiquement son écriture sur l'espace de la page. Aussi la lecture devient un voyage poétique empli de merveilleux, de fantastique, de digressions mystérieuses. Un voyage où la Nature est décrite avec soin, où l'on est comme au bord de l'eau, en train d'admirer la lagune.

Mais malheureusement, le risque est bien souvent de rester «au bord» du récit. Par l'aspect décousu de la narration, et l'accumulation de références, de dates et de noms propres, nous peinons à trouver à quel moment s'émouvoir comme nous le laissait espérer le titre du roman. Au lieu de verser une larme, bien plutôt, on écarquille les yeux. Les citations d'auteurs, les titres en anglais ou les passages en latin, nous privent du plaisir littéraire au bénéfice d'un simple rapport documentaire.

À force d'érudition, Pascal Quignard nous donne plutôt envie de fermer son ouvrage pour contempler directement la mer, théâtre de cris et de larmes.

Julie Malapert
( Mis en ligne le 15/10/2018 )
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