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Littératureet Romans & Nouvelles  

Pays parisiens
de Daniel Halévy
Grasset - Cahiers Rouges 2000 /  9.01 €- 59.02  ffr. / 288 pages
ISBN : 2-246-18582-3

Paris nostalgique

Les souvenirs d’hommes politiques, de penseurs, d’intellectuels, d’artistes sont gnralement, en raison des rcits, des propos drles ou amusants qu’ils renferment, des projets littraires promis au moins un succs d’estime. Les lieux communs y voisinent frquemment avec les anecdotes croustillantes et, toujours, quand leurs auteurs ont eu l’heur d’occuper des responsabilits sociales, culturelles ou simplement mondaines dans la capitale, ils contiennent, passage oblig, figure impose ou exercice de style, une mditation sur Paris dont la qualit de la forme n’a souvent d’gal que l’inanit du fond. Ce n’est pas le cas des Pays parisiens, que publia pour la premire fois Daniel Halvy – l’diteur de Drieu La Rochelle, Malraux ou Mauriac – en 1931 et qui viennent d’tre rcemment rimprims.

Derrire l’enchevtrement des souvenirs d’enfance, Halvy dcrit une ville compose parts gales de lieux et de personnes. Les figures de Proust, qu’il ctoya au lyce Condorcet, de Degas, ami de la famille, de Pguy, dont il devint avant 1914 un collaborateur autant qu’un ami, s’emmlent celle des lieux dans lesquels il a vcu, Montmartre, la plaine Monceau, la rive gauche. Car au-del de sa sensibilit littraire, qui fait de son Paris une ville compose avant tout de sentiment, de sa judit, Halvy dcrit avec justesse plusieurs caractres du Paris d’alors. Ses mmoires, sans faire abstraction de leur valeur documentaire ou littraire, sont une pntrante rflexion sur la capitale au tournant du sicle.

Chez Halvy enfant, le quartier n’a pas d’existence, de personnalit collective lie une population, de pittoresque qui permet d’identifier d’un simple coup d’œil ses rues, ses maisons, ses habitants. Ce Paris intrioris est d’abord un ensemble de relations des personnes comme des mtiers, qu’il voit ses proches y exercer. Tout dplacement, tout dmnagement, devient une rupture, un exil, un dpart vers l’inconnu. C’est un Paris vivant, aux visages familiers qui correspond une structure particulire de la proprit et du travail, transparaissant en filigrane dans ses descriptions : jusque dans les annes 1950, l’absence de coproprit tend favoriser l’occupation familiale de la maison (qui n’a pas l’anonymat des "immeubles de rapport") ; de mme, l’artisanat domicile est longtemps rest un mode de production dominant dans la capitale. Les promenades hors de ce cocon sont un traumatisme, dans lequel l’inquitude devient consubstantielle au dplacement du petit enfant dans la grande ville : il a besoin de trouver des repres, de comprendre son environnement. Dans le cas d’Halvy, ce sera par l’histoire et le savoir.

Jeune bourgeois, Halvy dcouvre aussi les frontires, les "barrires" du Paris d’alors. Comme beaucoup de ses contemporains, il participa au mouvement des universits populaires, abandonnant les raffinements littraires de sa formation classique pour venir confronter l’universalisme de ses ides l’anarchisme alors en vogue dans les faubourgs ouvriers. Et la rencontre ne manqua pas d’tre piquante, mme si son proslytisme n’eut pas le rayonnement auquel il pouvait prtendre. la candeur des dbuts succde, aprs un maigre triomphe, un fatalisme dsabus : "je commenai de mesurer la vanit drisoire de notre victoire. Qu’avions-nous obtenu avec beaucoup de peine ? Nous avions suscit, dans ce faubourg de la Chapelle, une nouvelle sorte de parisiens lettrs, [une poigne] d’orlanistes ouvriers, auxquels manquait trs peu de chose pour tre pareils tels autres, abonns depuis cent ans au Journal des dbats. Toujours l’orlanisme, toujours le Journal des dbats ; tait-ce donc ma destine ?".

Halvy dcrit bien, au tournant du sicle, la barrire qui spare deux Paris irrconciables, celui des arrondissements annexs en 1860, et celui de la culture, une barrire que la Rpublique, riche en scandales (Panama, Dreyfus…), divise ds sa naissance autour de l’hritage de la Commune, n’a pas russi mettre bas et que seule la guerre de 1914 russira faire tomber. 1918 fait apparatre chez Halvy, le dcouvreur franais de Nietzsche, une mystique de la France, venant dpasser les lacunes de la Rpublique, qu’on retrouve aussi chez Barrs, ou, un moindre degr chez Robert Garric, cet autre promeneur parisien, ami de Daniel Halvy. Qui sait si le gnral De Gaulle, descendant vainqueur les Champs-Elyses le 25 aot 1944, avait en mmoire le "Paris changeant, Paris dsol, Paris attrist" ainsi personnalis par Halvy durant la premire guerre mondiale ?

Le Halvy g mdite sur la mort des hommes, qui est aussi celle de leurs coutumes, de leurs lieux de vie, de leur quartier. Paris, engag la fin du sicle dans la redoutable uniformisation (post) haussmannienne jusque dans ses faubourgs les plus reculs, il est rare qu’un quartier survive ses habitants. Le cimetire de Montmartre, antique cimetire villageois o Halvy espre trouver le repos, a t recouvert d’un pont de fer et de bton, paradoxal hommage au Milanese, Stendhal, poursuivi jusque dans la tombe par l’ineptie administrative. Au monde des ides, des impressions, des sentiments qu’il vante, au "rve" du narrateur de la Recherche, s’oppose l’impntrable "ncessaire" (p. 272) des bureaucrates dans lequel il ne veut voir, dans cet ouvrage tout plein de la chaleur du souvenir, que l’ expression d’une "fatalit qui avilit les villes". Le quartier du Paris ancien, matrialisation d’un lien social pour le Halvy de l’ge mr, s’oppose aux beaux (?) immeubles qui composent "la rue, œuvre manque des bureaucrates, des mdiocres lves d’Haussmann".

Car Halvy ne peut laisser s’vanouir sans protestation une ville intimement lie au souvenir de sa famille, et dcrivant le devenir de la capitale, il utilise la mme encre que pour ses rflexions pntrantes et militantes sur La France des notables, La Rpublique des ducs, La Rpublique des comits. Puissent les Pays parisiens parvenir, dans le cœur des historiens de Paris, au mme statut que ces monuments de l’histoire de la IIIe Rpublique, ils le mritent…

Jean-Philippe Dumas
( Mis en ligne le 11/01/2001 )
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