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Littératureet Romans & Nouvelles  

On dirait qu'on serait...
de Alain Gerber
Fayard 2000 /  14.05 €- 92.03  ffr. / 172 pages
ISBN : 2-213-60722-2

En plein rêve et en plein mensonge

Rsumer en quelques lignes un livre sign Alain Gerber relve, non de la prouesse, mais de la pure trahison. Il crit si bien, il choisit ses mots avec un tel luxe, il dessine ses phrases avec une telle lgance que le critique se sent minuscule devant cet auteur. Impossible de raconter une histoire imagine par cet crivain. Nous avons dit crivain ? Tiens ! Comme, c'est bizarre ! Nous aurions du choisir le mot… magicien.

Oui, Alain Gerber, c'est le magicien de la littrature franaise. Il n'a pas son semblable pour trousser une intrigue captivante et dcapante. Comme il le souligne lui-mme dans ce roman, vous dvorez un bouquin de Gerber "sans savoir ce que vous tes en train de lire, bien qu'il y ait ce sixime sens qui vous fait tourner les pages au bon endroit". Gerber ne ressemble pas l'un de ses personnages auquel on demande pourquoi il publie tant de livres et qui rpond "pour quilibrer les plateaux de la balance : j'cris trop parce qu'on ne me lit pas assez". Gerber crit pour son plaisir et pour le ntre.

Alors de quoi s'agit-il ? Tentons l'impossible en disant que Gerber invente un modeste conservatoire de banlieue o le "patron" apprend la vie ses lves en leur faisant croire qu'ils font du thtre. Ce Jouvet de patronage, auquel il ne manque que de bgayer, est le premier se prendre au jeu quand il tire les ficelles du dlicieux mlo de Maurice Truchot dit Momo, avec Valentine Lambrecht. Ce Jouvet de pacotille a du temprament et connat ses classiques. Ici une rplique d'Entre des artistes, l une autre de La Fin du jour , puis encore une autre de Quai des orfvres. Il a les mimiques et les tics de Jouvet mais il n'est qu'un comdien de seconde zone.

Quant Momo le franc comtois, il boit ses paroles dans l'espoir de brler les planches en mme temps qu'il est amoureux d'Audrey Hepburn et de la pulpeuse Ornella Campieoni. Momo vit son rve et finit, peut-tre, par l'accomplir. Il traverse la seconde moiti du sicle et ses vnements - la guerre d'Algrie, Mai 68… - comme sur un nuage. Son Jouvet, "mon petit vieux" comme il l'appelle, le protge. Pourquoi en dire davantage ? Pourquoi dflorer les aventures d'un Momo se mtamorphosant en Simon Corporal au fil d'une tourne minable le conduisant de Mulhouse Bruges en passant par l'Ardche et le Midi o il endosse le costume d'un hros de Tchekhov ? Pourquoi conter ses jours de vins et de roses ?

Il suffit seulement de savoir que l'on est en plein rve et en plein mensonge. Tel un gamin, Gerber joue inventer des personnages jouant eux-mmes d'autres personnages parce que quand on est mal dans sa peau, on peut toujours emprunter celle d'un autre. Le thtre, c'est a, nous dit Gerber, on joue faire semblant et inversement. Et avec lui, il en est toujours ainsi. Ses tendres hros au destin flottant sont si attachants, si prsents et si fragiles que l'on n'ose pas lcher le livre un instant de peur qu'en notre absence ils ne disparaissent. Notre lecture les fait vivre. Et, s'il y a urgence, c'est parce que ses hommes et ses femmes nous ressemblent. Alors, on dirait que ce roman de Gerber est un pur chef-d'oeuvre et on aurait mille fois raison…

Jean-Marc Loubier
( Mis en ligne le 09/01/2001 )
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