L'actualité du livre
Littératureet Romans & Nouvelles  

Pervers
de Jean-Luc Barré
Grasset 2018 /  18 €- 117.9  ffr. / 216 pages
ISBN : 978-2-246-86264-2
FORMAT : 13,0 cm × 20,5 cm

Assez mal Barré

Victor Marlioz, écrivain de réputation sulfureuse et secrète, fait appel à Julien Maillard, directeur des pages littéraires d'un grand magazine parisien, pour des entretiens visant à éclaircir les mystères qui entourent sa vie personnelle et professionnelle, notamment le suicide de sa fille Alexia, la brouille avec ses quatre fils et le mépris de ses trois femmes dont la dernière, alcoolique mondaine "en perdition" se confiera à  Maillard. Tout cela sous l'œil acerbe de Richard Durban, l'éditeur qui "prenait un plaisir d'ogre à déchiqueter ses proies" (entendez, ses auteurs).

Le but de ces entrevues est donc de mieux cerner le talent et les sources d'inspiration d'un vieil auteur narcissique qui se définit lui même comme "un homme à bout de tout, épuisé, laminé, qui en a terminé avec la littérature". S'en suit un jeu de rôles où chaque protagoniste manipulé ou manipulateur joue au chat et à la souris sur fond de Riviera ou d'hôtel de luxe à Genève. Le dénouement, quoique sordide, n'est pas surprenant : Marlioz a volontairement provoqué certains événements dans sa vie privée pour les disséquer et en tricoter ses romans. "Là ou il y a des ruines il y a l'espoir d'un trésor", disait le poète persan Rumi.

Ou seulement des ruines ! Des vies brisées et l'incommensurable échec dans la vie privée d'un écrivain qui précipite dans un même trou noir toute sa famille pour sacrifier à l'obsession de sa suprématie artistique, pervers, ô combien,  mais aussi pitoyable dans ses rapports aux autres, monstre phagocyte de ses propres gènes à l'arrogance désuète, cédant au mythe du maudit et du sulfureux, patachon schizophrène au déclin de sa vie... Tel est le portrait du célèbre écrivain. Son dernier roman, le plus abject et impliquant explicitement sa fille défunte, sera-t-il publié ? Serait ce un scandale de l'éditer, en serait-ce un de ne pas le faire ?...

Jean Luc Barré, dont c'est le premier roman, quoique fort connu dans la sphère littéraire en temps qu'éditeur, journaliste, écrivain de nombreuses biographies dont celles de François Mauriac, ayant collaboré aux mémoires de Jacques Chirac et défendu l'ex ministre Gérôme Cahuzac dans son opus Dissimulations, risque ici sa crédibilité de romancier et joue un «double je» (ses talents d'enquêteurs sont connus et reconnus) autant qu'un double jeu...

Avec des personnages dont il forge les âmes - l'habile test d'un apprenti romancier -, derrière le romancier fictif Marlioz se cache le romancier en herbe Barré. Il écrit lui-même dans son roman : "on ne sort pas de la littérature quand on lui a consacré toute sa vie" (...) "un roman nait de quelque chose chose d'obsédant, une souffrance, une révolte, que l'on porte en soi à un moment donné ou toute sa vie. Comme un mal inconnu dont on ne guérit pas".

Quelques illustres prédécesseurs se sont colletés à l'exercice avec brio - voir les derniers entretiens de Céline ou les entretiens entre Amélie Nothomb et Josyane  Savigneau. Ici Barré est... mal barré, avec ce roman plutôt anodin. Il était légitime d'en attendre beaucoup mieux.

Raymonde Roman
( Mis en ligne le 26/09/2018 )
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