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Littératureet Romans & Nouvelles  

Tempête rouge
de Tsering Dondrup
Philippe Picquier 2019 /  19 €- 124.45  ffr. / 183 pages
ISBN : 978-2-8097-1417-3
FORMAT : 13,0 cm × 20,5 cm

Françoise Robin (Traducteur)

Le grand bouleversement du temps

Ce livre a été interdit au Tibet dès sa publication et l’auteur, né en 1961, subit encore les contrecoups de son audace littéraire : un roman qui illustre les vingt premières années de la tragédie du Tibet, «libéré» par la République populaire de Chine dans les années 1950.

Sous couvert de réformes démocratiques, des coopératives ont été imposées puis sont devenues dès 1958 des communes populaires. Cela signifiait pour la population rurale tibétaine la redistribution de la terre, suivie de sa confiscation, l’emprisonnement et la mise à mal des élites traditionnelles, la rééducation politique de la population, l’expropriation des moines de leurs monastères avec l’imposition d’un nouvel ordre politique intransigeant et militaire. Tempête rouge décrit sous forme de fiction les deux décennies noires des années 1950-1970.

Pour de nombreux Tibétains, 1959 est l’année de la perte de souveraineté du Tibet avec une grande révolte à Lhassa, la capitale, et le départ en Inde du Dalaï-Lama. Pour la région de l’Amdo, berceau de l’auteur, 1958 est synonyme d’écroulement, de violence et de perte de liberté. C’est le sujet du roman, dans la partie Nord-Est du Tibet ethnique. Il débute en basculant, «le jour de l’abomination», dans la défaite face aux troupes chinoises et se termine après la mort de Mao Zedong en 1976 avec l’absorption éclair de l’Amdo dans la nouvelle Chine, son cortège de morts, et d’emprisonnés en camps de travaux forcés, suivie par la «catastrophe du grand bond en avant» (1958-60) avec une famine généralisée. La Révolution culturelle parachève la destruction du monde ancien et traditionnel.

Le roman a pour qualité principale de décrire le point de vue tibétain, «le grand bouleversement du temps», en 1958. Cette tragédie est largement méconnue des historiens occidentaux. Comme exemples, Tsering Dondrup met en scène l’histoire de Yak Sauvage Rinpoché, un lama riche, adulé de ses fidèles, réincarnation de Bouddha et très capricieux, et celle des pasteurs nomades. Ils sont tous arrêtés, emprisonnés dans un camp de travail. Nous les suivons dans leur misérable quotidien de faim, de froid avec les suicides fréquents et les mouchardages assassins dont Yak devient le spécialiste. Les sévices endurés par la population locale, l’interdiction de pratiquer la religion, les dialectes différents rabaissent les Tibétains devant l’envahisseur conquérant. Les Chinois ont tenté d’éradiquer la religion et la culture de tout un peuple, de telle façon que les jeunes Tibétains n’ont plus de repères.

Fils de pasteur nomade, Tsering Dondrup écrit depuis longtemps. Son poste de directeur du bureau des archives de la province autonome mongole, dont il a été radié, lui a fourni les informations nécessaires à l'écriture du roman : il dénonce les ravages de la présence chinoise au Tibet mais n’épargne ni les cadres corrompus ni les lamas vénaux. Il faut souligner l’admirable traduction de la spécialiste du Tibet Françoise Robin, ainsi qu'une longue préface très utile à laquelle s'ajoute un glossaire instructif en fin d'ouvrage.

Eliane Mazerm
( Mis en ligne le 17/07/2019 )
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