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Littératureet Romans & Nouvelles  

La Fabrique des salauds
de Chris Kraus
Belfond 2019 /  24,90 €- 163.1  ffr. / 890 pages
ISBN : 978-2-7144-7852-8
FORMAT : 14,0 cm × 22,5 cm

Rose Labourie (Traducteur)

Nazisme et dilettantisme

Qu’est-ce qu’un salaud ? Est-ce quelqu’un qui passe d’une conviction à une autre par intérêt ? Ou bien quelqu’un qui, au nom de ses convictions, ne rechigne pas au crime et à l’horreur, plaçant l’idéologie avant l’humanité ? Ou est-ce au fond quelqu’un qui trahit jusqu’à son propre frère, moderne déclinaison de l’histoire de Cain et d’Abel ? Un peu de tout cela et de bien d’autres choses : la question que pose l’immense roman de Chris Kraus est complexe, parce que des salauds, il y en a de diverses sortes.

Konstantin Solm par exemple, dit Koja, artiste, comme son père, un letton originaire d’Allemagne, narrateur de l’histoire (il s’en confie à un voisin de chambre hospitalière, hippie humaniste et candide dont il fait en quelque sorte l’éducation) et dont les tribulations semblent guidées autant par le dilettantisme que par un puissant instinct de survie (et peut-être aussi une conscience ?). Son grand frère, Hubert (dit Hub), est un salaud d’un autre genre, une version plus simple mais pas moins terrifiante, où le gouvernail idéologique tente, en dépit des bourrasques sentimentales, de maintenir un cap au gré des victoires et des défaites. Et même Ev, leur bien aimée (trop aimée) sœur d’adoption, incarnation de la justice impuissante ou bien de la capacité à se détourner de l'horreur pour sauver ses convictions ?

La Fabrique des salauds raconte en effet l’histoire de la famille Solm, malmenée par le XXe siècle, une histoire qui oscille entre nazisme, communisme, libéralisme à l’américaine et nationalisme, au gré des horreurs du siècle. Car les Solm voient le jour en Lettonie, comme minoritaires, allemands d’origine installés depuis des lustres dans la Baltique après avoir servi le tsar. Une histoire familiale aristocratique et complexe que la révolution bolchévique de 1917, puis la Seconde Guerre mondiale, ont largement bouleversée. On débute en 1917 avec l’assassinat du grand-père par les Bolchéviques, et l’invention d’un rituel familial purificateur fondé sur la consommation d’une pomme…

L’hypothèse d’une résilience plane un peu puis tout s’accélère, un nationalisme allemand puissant vient corrompre cette petite existence lettone et transformer les Solm en serviteurs de l’ordre noir, la SS. A partir de là, l’histoire s’affole : la guerre, l’horreur, les einsatzgruppen, la Shoah, puis la défaite allemande et un monde neuf qui ne saurait se passer du monde ancien… à l’image des services américains qui récupèrent Reinhard Gehlen, l’espion d’Hitler, pour constituer un service secret allemand de guerre froide, un service qui a bien besoin des experts nazis de l’anticommunisme… On fabrique des salauds sans obsolescence programmée et on les reconditionne au gré des idéologies car ils servent toujours à quelque chose. Et le XXe siècle finissant est riche en idéologies meurtrières...

Avec La Fabrique des salauds, l’écrivain allemand Chris Kraus nous entraîne dans la vie de la famille Solm, et plus particulièrement de la fratrie Solm, un triangle familial mais aussi sentimental étrange, gouverné par un destin complexe. Le roman est grand, immense même, avec le souffle de l’Histoire et le charme d’une galerie de personnages finement croqués par un narrateur esthète qui cultive les affiliations idéologiques comme d’autres leur potager. A la lecture, on pense à l’autre roman de la guerre côté SS, celui de Jonathan Littell : Les Bienveillantes. Mais là où Les Bienveillantes, avec un talent réel et récompensé (justement) par le Goncourt, exploitait la recherche historique sur le nazisme et ses divers paroxysmes, ce roman-là semble plus une fresque du XXe siècle, l’occasion de découvrir le front Est, la Lettonie des années 20, l’Allemagne d’après guerre ou Israël en quête d’identité.

L’écriture est riche, joliment traduite, et l’intrigue, dans sa complexité mêlant les conflits familiaux et les enjeux historiques, est remarquablement structurée. On se passionne à raison pour le destin couturé de Koja, ses opérations chimériques (l’opération Zeppelin, qui vise Staline, est un ratage de haute volée), ses amours complexes, autant que l’on échappe à la réalité du front de l’Est, à peine évoqué. Plutôt que Littell, c’est le monde de John le Carré qui semble ici l’inspiration, celui des agents secrets (plus ou moins doués), des complots et des complexités psychologiques sur fond de guerre froide. Le point commun entre les deux romans demeure toutefois évident : le talent des auteurs autant que le plaisir de lecture, et le charme des petites histoires au sein de la grande. Un grand roman, une belle plume, et une leçon réussie sur la complexité des individus égarés dans la grande Histoire.

Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 06/11/2019 )
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