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Téléréalité
de Aurélien Bellanger
Gallimard - Blanche 2021 /  19 €- 124.45  ffr. / 256 pages
FORMAT : 14,1 cm × 20,6 cm

''L’homme qui voulait faire de la télévision un art''

Aurélien Bellanger se fait, livre après livre (La Théorie de l’information, 2012 ; L’Aménagement du territoire, 2014 ; Le Grand Paris, 2017 ; Le Continent de la douceur, 2019), l’observateur aiguisé de notre société, à compléter par la lecture de ses chroniques quotidiennes sur France Culture (La France, Gallimard, 2019). Dans son ''Avertissement'', l’auteur s’adresse au lecteur pour lui présenter «ce livre qui regarde, fasciné, ce qu’a pu être à son apogée la télévision». A l’occasion des vingt ans de la première émission de téléréalité qui ait rencontré un vaste public, Loft Story, il se propose et nous propose de comprendre les changements radicaux de société vécus au cours de ces dernières vingt années, en partant du postulat que la télévision est un excellent poste d’observation : «Notre identité nationale est, bien plus qu’on ne veut l’admettre, une affaire télévisuelle. Même nos clivages politiques recouvrent largement la façon dont les chaînes se répartissent le public : la droite regarde TF1, la gauche le service public, les ruraux regardent France 3, les habitants de la grande couronne regardent M6, la petite regarde Canal, les centres-villes Arte». Son «Rastignac» est le producteur Stéphane Courbit, peu connu du grand public, dont il suit les grandes lignes de la vie tout en les romançant et en mêlant aux acteurs réels d’un monde télévisuel des années 2000 des personnages inventés, dans un mélange subtil qui permet au lecteur de jouer à démêler le vrai du faux.

Son héros, l'"homme qui voulait faire de la télévision un art", si l’on en croit la sobre quatrième de couverture qui se réduit à cette seule phrase, est né dans un milieu de petite classe moyenne, fils d’un père plombier à Montauban-sur-l’Ouvèze. «Sans qualités», Sébastien Bitereau vit une enfance puis une adolescence «normales» dans la France des années 1970, sans avoir le loisir de regarder beaucoup la télévision par manque de temps et faiblesse des infrastructures locales. Il est orienté vers des études courtes de comptabilité et va connaître la révélation de sa vie en découvrant les charmes du «Plan comptable général», bible de tout étudiant en gestion.

Après des débuts prometteurs dans une entreprise, Sébastien fait la rencontre d’un animateur sur le retour qui lui ouvre les horizons - qu’il n’aura de cesse d’explorer - de la télévision. Monté à Paris, il se fait un ami de Philippe qui l’initie à un monde neuf pour lui, lui fait lire Debord, La Société du spectacle, l’introduit dans le cercle des animateurs et le monde de la publicité. Si Philippe est fasciné par le monde des idées, Sébastien, lui, en lieu et place des livres, collectionne les vidéo cassettes des vieilles émissions de télévision de sa jeunesse, rattrapant ainsi le temps perdu.

Confronté à ses héros fantasmés, Sébastien perd assez vite ses illusions mais développe en contrepartie un esprit pragmatique redoutable qui se traduit par une réussite financière spectaculaire. Aurélien Bellanger décrit, avec une jubilation manifeste et un humour redoutable, ces années au cours desquelles la télévision vit une véritable révolution. Elle bascule d’une logique de service public, forgée lors des heures héroïques de la radio des années 1930, aux exigences sans limites d’une société de consommation effrénée. Le monde neuf des sociétés de production, la concurrence qui s’installe entre public et privé, favorise l’avènement de la téléréalité symbolisée par le succès inattendu et spectaculaire de l’émission Loft Story, concept acheté à un groupe néerlandais et exporté avec succès dans le tout le monde occidental, la France étant la dernière à céder aux sirènes de cette nouvelle forme de populisme.

Sébastien constitue un trio efficace avec David, l’animateur idéal, et Anne-Sophie, issue d’un milieu social radicalement différent, celui de l’aristocratie, et qui met sa culture et son réseau au service de ces ambitions neuves. Passent ces vingts dernières années de changements accélérés : «Sébastien s’était ainsi laissé guider par Anne-Sophie dans l’univers fascinant des maîtres de l’audiovisuel - non plus directement celui des fabricants d’image mais celui de leurs riches mécènes. Des mécènes attachés à faire triompher, comme à la Renaissance, leur vision du monde par la manipulation des images».

Sébastien se laisse entraîner à trahir ses idéaux de jeunesse : «Les reality-shows, ce n’était pas un genre qu’il affectionnait - il préférait les paillettes au sang, et voulait que la télé, plutôt que de copier la laideur du monde, en améliore le rendu, en pousse légèrement les couleurs». Mais qu’importe, il faut donner au public ce qu’il attend et… en tirer un maximum de profits.

Aurélien Bellanger démonte avec efficacité les logiques à l’œuvre dans ces transformations radicales et saisit la société télévisuelle à un court moment de transition, lorsque les dernières heures de la télévision «étrange lucarne», regardée le soir en famille, sont passées et que dans les années 20 du XXIe siècle, la télévision se regarde aussi - voire surtout - sur les écrans d’ordinateur, tandis que la téléréalité survit sous d’autres formes que celle des aventures de la pulpeuse Loana, autour des pianos des chefs ou de la survie des partisans de Koh Lanta.

Un roman bien écrit, qui peut être lu à plusieurs niveaux : la réussite romanesque et remarquable de Stéphane Courbit, l’homme qui inspire Sébastien, mais également une réflexion sur les jeux et divertissements de notre époque.

Marie-Paule Caire
( Mis en ligne le 26/04/2021 )
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