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Littératureet Romans & Nouvelles  

Créatures
de Crissy Van Meter
La Croisée 2021 /  20 €- 131  ffr. / 272 pages
FORMAT : 13,5 cm × 22,0 cm

Mathilde Bach (Traduction)

L’île mystérieuse

Ces mystérieuses créatures apparaissent multicolores sur la couverture du roman : ce sont plusieurs variétés d’anémones de mer reproduites par le biologiste allemand Ernst Haeckel en 1904. Ce premier roman ouvre l’univers poétique et décalé d’Evie, une jeune biologiste, chercheuse et enseignante dans le domaine de la faune marine, les baleines en particulier.

Le premier chapitre est intitulé «jeudi», le dernier, «dimanche». Quatre journées fondent ce récit. A quelques jours du mariage d'Evie, un cétacé mort gît sur la plage de Winter Island, une île californienne où elle vit depuis sa naissance. Une odeur pestilentielle émane de la dépouille. Liam, le fiancé, n’est pas rentré au port ; et la mère d'Evie débarque, après des années d’abandon et d’absence, toujours prompte à critiquer de manière acide sa fille. Cette histoire de famille et d’amour se singularise par l’aspect déjanté de personnages tous attachants mais dépassés par les événements.

Evie déroule une histoire qui part dans tous les sens, passé, futur ; il est parfois difficile de s’y retrouver mais elle suit sa propre logique. Le lecteur appréciera même cette mère, certes égoïste et absente, mais très énergique et séduisante, qui a des moments de lucidité pendant lesquels elle essaie de rattraper le temps perdu et son manque d’amour maternel. Jusqu'à ce que son naturel revienne et qu'elle parte à nouveau. Le père, qui a élevé Evie, est un séduisant junkie, producteur de la meilleure marijuana bio, qui attire les touristes du continent pour la qualité de son herbe, la Winter Wonderland. Evie ne mange pas toujours à sa faim mais il y a tant d’amour dans leur relation. Liam, quant à lui, a beaucoup de patience avec elle, il comprend son questionnement intérieur ; il offre une bouée de sauvetage.

Cette île est un paradis de maisons de luxe en même temps qu’une prison à ciel ouvert, parfois, pour Evie qui se console en étudiant les créatures marines ; elle en fera son métier. L’auteure exploite – trop ? - les métaphores marines sur cette si petite île, comme un vaisseau qui tangue et qui emporte les questions existentielles de la narratrice : est-ce que son amour pour Liam va durer ? Doit-elle lui pardonner ses infidélités dans les autres ports ? Il faut assumer tout en laissant le temps réparer les erreurs. La question la plus lourde concerne la mort de son père. Comment faire quand il ne sera plus là ?

«Ton père te manquera si cruellement comme tout ce qu’il laissera derrière lui, et même une partie de ce qui te reviendra. Tu t’allongeras sur le dos, les yeux tournés vers le ciel, à compter tes propres côtes humaines du bout des doigts, jusqu’à ce qu’une marée soulève ta poitrine, jusqu’à ce que, comme il répétait toujours, il ne soit jamais parti».

La construction est originale, entre les chapitres viennent s’insérer de courts passages portant le nom d’une créature marine, «baleine-tueuse, baleine bleue», sous forme de questions-réponses. A l’intrigue intimiste s’ajoute un cadre mystérieux, fantastique parfois ; l’île peut sembler hostile lors des tempêtes, comme les hommes qui naviguent entre désirs, blessures, silences et chagrins. C’est le roman d’une jeune femme imprégnée du monde marin, qui sait que sa vie aurait pu être différente et meilleure mais sa résilience est dans son amour pour cet écosystème, et Liam.

Eliane Mazerm
( Mis en ligne le 03/05/2021 )
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