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Littératureet Romans & Nouvelles  

Un corps tropical
de Philippe Marczewski
Inculte-Dernière Marge 2021 /  19,90 €- 130.35  ffr. / 398 pages
ISBN : 978-2-36084-122-6
FORMAT : 14,1 cm × 19,0 cm

''Service minimum de flottaison''

Voici un roman dont on ne saurait trop recommander la lecture à qui se sentirait un peu au creux de la vague. Un corps tropical de Philippe Marczewski nous entraîne à la dérive, de la piscine à vagues d’un parc de loisir d’une ville du Nord jusqu’au méandres de l’Amazonie.

C’est l’histoire d’une épopée un peu foutraque d’un homme ordinaire qui, après avoir découvert, par hasard, les plaisirs insoupçonnés des bains à bulles, des toboggans et des rivières sauvages sous le dôme humide et chaud d’un Center Parc de province, se met soudainement à rêver des tropiques et accepte, pour tromper l’ennui d’une vie sans évènement, de convoyer une valise pour le compte d’une mystérieuse cliente, d’abord à Madrid, puis au Pérou. «Jouet de flots impétueux», fétu de paille brinquebalé par les courants, le héros dilettante qui se voyait comme un «aventurier d’agrément» finira par tomber entre les mains d’un cartel de la drogue qui le fera rentrer en Europe comme mule, c’est-à-dire passeur de cocaïne.

Ces péripéties occupent les trois-quarts d’Un corps tropical, qui se décompose en quatre parties intitulées «La peau», «La gorge», «L’os» et «L’estomac». Mais la plus grande beauté de ce roman se situe peut-être moins dans l’embrouillamini de ces aventures sud-américaines, certes savoureuses, que dans sa première partie, ses quelques cent premières pages qui décrivent, dans un style coulant, les joies simples de la piscine à vagues du parc tropical. La suite du récit fait apparaître ce lieu comme une sorte de paradis perdu, bien qu’elle dévoile le caractère illusoire et européo-centré de la promesse exotique formulée par le tourisme contemporain.

«Dans la piscine à vagues du parc tropical», écrit Philippe Marczewski, «je m’abandonnais à la merci du courant artificiel, maintenu en place par quelques lents mouvements de brasse, et les yeux fermés me laissais porter par l’ondée. J’alternais les crêtes et les creux, sur les crêtes le vertige et dans les creux le doute, et des unes aux autres je glissais, plus aucune pression ne s’exerçait sur mes pieds, mes jambes, mes bras. Mon ventre rebondi semblait léger, toute cette mécanique en veille assurant le service minimum de flottaison. Voilà ce que j’aimais, je crois, sous le dôme du parc tropical, cela très précisément : le service minimum de flottaison. Il me semblait que j’aurais pu me satisfaire de vivre une vie ainsi faite, une vie où flotter suffirait, réduite à son expression la plus naturelle, une vie presque nue et dépourvue de volonté, de choix, de décision».

Plusieurs choses frappent dans cet extrait : d’abord, cet état de suspension du quotidien peut éventuellement faire écho à la propre expérience du lecteur lisant ; ensuite, l’écriture paraît à certains égards mimer un exercice d’auto-hypnose («plus aucune pression ne s’exerçait sur mes pieds, mes jambes, mes bras») comme pour mieux induire l’état de transe ou de conscience modifiée qui consisterait, ici, en un désir de croire, de s’abandonner complètement à la promesse exotique ; enfin, ce état de bien être profond éprouvé par le narrateur dans le microcosme chaud et humide du parc tropical est éminemment régressif ; on imagine très bien cette description figurer dans une étude psychanalytique de la vie intra-utérine, par exemple chez Ferenczi.

Philippe Marczewski a reçu pour ce roman le prix Rossel 2021.

Alexandre Lansmans
( Mis en ligne le 01/11/2021 )
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