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Littératureet Romans & Nouvelles  

Poussière dans le vent
de Leonardo Padura
Métailié - Bibliothèque hispano-américaine 2021 /  24,20 €- 158.51  ffr. / 630 pages
ISBN : 979-10-226-1147-3
FORMAT : 14,0 cm × 21,5 cm

René Solis (Traduction)

Les routes de l’exil

Un nouveau roman du cubain Leonardo Padura (né en 1955) qui est toujours resté à La Havane, précision importante pour comprendre ce récit fleuve qui s’interroge sur l’exil, non pas tant sur les raisons qui poussent à partir : chacun des personnages - deux générations différentes - quitte une île, un système politique et administratif qui ne lui laisse que de maigres chances de survie, dans des conditions objectivement insupportables. Les interrogations portent plutôt sur le déracinement inévitable et définitif, le retour vécu comme impossible, tout comme l’est un véritable enracinement ailleurs. Partant de ce constat, une question centrale : faut-il partir, ou doit-on rester ? Question lancinante qui traverse cet épais roman. 626 pages pour suivre des personnages divers, tous reliés par une amitié de jeunesse qui a tissé des liens forts en dépit des distances : distances dans l’espace, le temps, les choix de vie.

En janvier 1990, Irving et son amant Joël, Fabio et Liuba, Elisa et Bernardo, Horacio et sa copine Guesty, le peintre raté Walter, se retrouvent dans la maison de Clara, épouse de Dario, pour fêter la nouvelle année puis, quelques jours plus tard, l’anniversaire de Clara, avec ses deux garçonnets Ramsés et Marcos. En dépit de la pénurie généralisée, la joyeuse bande, que Clara surnomme Le Clan, parvient à mettre sur pied un dîner de fête digne de ce nom ; avant les festivités, ils écoutent la chanson du groupe de rock Kansas, qui donne le titre du roman : ''Dust in the wind''… Nous sommes tous destinés à devenir poussière dans le vent… Une photo souvenir immortalise ce moment, vite oubliée dans la déferlante d’événements qui vont suivre, mais qui resurgira, point de départ du roman.

La plupart des personnages, à l’exception de Dario, appartiennent à des milieux privilégiés, exercent des professions valorisées, enfants d’apparatchiks ayant connu une jeunesse dorée selon les canons cubains. Elisa au premier chef : brillante, étonnante, elle a vécu au rythme des postes de son père à l’étranger, en particulier à Londres. Sur la photo elle est enceinte. Le récit débute en Floride en 2014 avec la rencontre d’Adela, new yorkaise dont la mère à la forte personnalité est d’origine cubaine mais ne veut plus rien savoir de ses origines, et Marcos qui vient de réussir à émigrer aux Etats Unis. Une photo postée sur son mur Facebook par Clara, la mère de Marcos, restée à Cuba avec son second mari Bernardo, ouvre la boîte de Pandore ; Leonardo Padura déroule alors avec son talent habituel les histoires croisées de Dario, Irving et Joël, Ramsés, Marcos, l’énigme de la disparition d’Elisa, le souvenir traumatisant du suicide de Walter.

Tous ont choisi l’exil, vers l’Espagne, la France, les Etats-Unis : des routes différentes, des réussites matérielles diverses et le souvenir fort de leur amitié et de leur île, dans laquelle le retour est difficile pour un court séjour, impossible pour s’y réinstaller. Un monde à jamais perdu… Les vies se sont reconstruites ailleurs, dans un ailleurs auquel manquera toujours la certitude de l’enracinement.

Le lecteur familier de Leonardo Padura retrouvera ses grands thèmes : l’amour de Cuba, les racines métissées de l’île, la culture entre santeria et catholicisme, les sons musicaux… et les routes de l’exil, ici une sorte de géographie culturelle comparée entre l’Espagne, la France, Porto Rico et les Etats Unis... ou plus exactement la Floride. Le lecteur ressent la jubilation de l’auteur qui brasse avec talent des destins individuels ballotés au rythme de l’Histoire. Une galerie riche de personnages, et de belles figures féminines : Clara, Elisa, Adela, qui dominent l’ensemble. Il faut s’immerger dans ce roman ambitieux, mais on peut être parfois lassé par un récit fleuve qui ménage des rebondissements dont certains sont attendus.

Marie-Paule Caire
( Mis en ligne le 01/11/2021 )
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