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Littératureet Romans & Nouvelles  

Détails d'un coucher de soleil - Nouvelles
de Vladimir Nabokov
10/18 - Domaine étranger 2003 /  6.40 €- 41.92  ffr. / 169 pages
ISBN : 2-264-03537-4
FORMAT : 11x18 cm

Titre Original: The stories of Vladimir Nabokov. Traduit de l'anglais par Maurice et Yvonne Couturier

Impressions... soleil couchant

Vladimir Nabokov est une des valeurs sures de la littrature du sicle dernier. Cet crivain russe, exil en Europe puis aux Etats-Unis, acquit de son vivant le statut de classique. Lolita, roman sulfureux paru au temps de lenfant roi, nest pas tranger ce succs international. Pourtant, la provocation et lirrvrence dune uvre mettant les socits face leurs cueils nexplique pas entirement la renomme de lcrivain. Elle ne fait quaccompagner en lamplifiant un superbe talent de plume.

Ce style puissant, les nouvelles de jeunesse que publient les ditions 10/18 le rappellent avec dlice. Ces treize rcits, crits par Nabokov entre 1924 et 1935, sont autant d'illustrations saisissantes du monde vcu par cet auteur majuscule. On sent une lgre gradation au fil de la lecture, depuis de simples vocations lonirisme charmeur jusqu des nouvelles o pointe, a-t-on limpression, lintention autobiographique.

Les premires nouvelles sont en fait des tableaux. Lintrigue y tient une place tnue. Le dcor simpose avant tout. Nabokov suggre dans ces pages les beauts simples de la vie, les charmes du quotidien, ces riens qui fixent le regard : un crpuscule, une ville dans la nuit, un paysage hivernal et neigeux, la violence dun orage mise en scne avec un art tout mythologique.

Lauteur sait merveilleusement retranscrire ces beauts-l. Lcriture y est sensuelle, tout tour violente et apaise. Historien de son temps, Nabokov immortalise sur le papier des instants disparus, des ambiances aujourdhui teintes de spia. Il sen explique : Chaque chose, chaque dtail seront prcieux et chargs de sens [] Je crois que cest en cela que rside tout le sens de la cration littraire : dans lart de dcrire des objets ordinaires tels que les rflchiront les miroirs bienveillants des temps futurs ; dans lart de trouver dans les objets qui nous entourent cette tendresse embaume que seule la postrit saura discerner et apprcier dans les temps lointains o tous les petits riens de notre vie simple de tous les jours auront pris par eux-mmes un air exquis, un air de fte. (pp.60-61)

On aimerait citer de ces vocations tout en prservant chez le lecteur le plaisir de leurs dcouvertes. Ne pas dflorer la lecture mais proposer quelques exemples pour en donner lenvie. Un orage : Le Dieu du tonnerre, un gant chenu la barbe en furie que le vent rejetait par-dessus son paule, drap dans les plis flottants dun vtement tincelant, debout, pench en arrire, sur son chariot ardent, retenait de ses bras tendus ses formidables coursiers noirs comme du jais la crinire dun pourpre flamboyant. (p.21) Les promenades nocturnes sont loccasion dimages tout aussi superbes : La faade miroitante et endiamante dun cinma (p.39), le merveilleux fracas, [dun] train tout illumin, riant de toutes ses fentres. (p.40). Et bien dautres choses encore.

Les choses, prcisment, comme objet dattention. Porter une oreille presque religieuse tout ce qui fait lordinaire et le merveilleux de la vie ; on pense videmment Francis Ponge. Nabokov enseigne la mme vrit : regarder et smerveiller, tout simplement. Mais ces beauts ne sont pas forcment tendres. La vie y est prsente ; la mort aussi. Ces peintures racontent la vie dans sa violence, vie orgastique et sensuelle, lourde comme un parfum musqu, enivrante mais aussi destructrice.

Cette vie, brouillonne et souvent excessive, Nabokov la raconte avec un art admirable, dune plume voquant elle seule un temps rvolu, ce XXe sicle en ces balbutiements, souvrant une modernit fracassante.

Il faut donc se plonger dans cette belle leon de choses comme seul un crivain sait les suggrer, en les exagrant, en grossissant leurs traits pour les rendre visibles autrement, cest--dire belles. Les crivains ne sont-ils pas justement ceux que les bagatelles tourmentent ? (p.70)

Bruno Portesi
( Mis en ligne le 06/08/2003 )
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