L'actualité du livre
Littératureet Romans & Nouvelles  

Tous mes amis
de Marie Ndiaye
Les éditions de Minuit 2004 /  13 €- 85.15  ffr. / 174 pages
ISBN : 2-7073-1859-0
FORMAT : 14 x 19 cm

Prière de déranger

Au long des cinq histoires qui composent son dernier recueil de nouvelles, Marie Ndiaye droule avec dlectation le fil de destines peu communes, dcortique des moments de vie droutants et plutt tragiques. L'tranget l'introduction du dcalage dans un quotidien apparemment familier, principe courant du genre est en effet le point commun de ces cinq textes, gaux en qualit d'criture, mais peut-tre moins en intrt (Une journe de Brulard, difficile suivre, voire la limite de l'sotrisme, convainc moins que les autres).

Dans Les garons, un jeune homme de la campagne rve d'imiter le destin d'un fils voisin, vendu par sa famille une femme riche, qui il servira d'objet sexuel; dans Rvlations, une mre accompagne son enfant dbile dans un institut spcialis pour s'en dbarrasser; dans La mort de Claude Franois, une femme est secrtement amoureuse d'une autre femme qui vit dans le souvenir du chanteur disparu; dans Tous mes amis, un professeur manipulateur emploie comme femme de mnage une ancienne lve et tente de la convaincre de quitter son mari pour un autre ancien lve, plus brillant.

L'criture de Marie Ndiaye est en phase avec l'tranget de ses sujets: elle distille son mystre et provoque subtilement un sentiment de malaise. Un sentiment qui vient du choix des mots et de leur agencement autant que de la faon dont ils surgissent dans le rcit. Ma maison, je ne dois ni la craindre, ni implorer qu'elle me pardonne d'tre seul. Je suis le matre de ma maison, tente par exemple de se rassurer le narrateur de Tous mes amis. Ou encore, la conclusion des Garons, la terrible dsillusion du jeune villageois: Seul un geignement s'chappa de sa bouche, un filet de voix pouvante, soumise, pleine de regret.

Le drame en suspension plane sur chacun des textes pour une large panoplie de motifs, des plus classiques aux plus inattendus: la jalousie et la manipulation dans Tous mes amis; la passion inavouable dans La mort de Claude Franois; l'abandon indigne d'un enfant par sa mre dans Rvlation; l'envie morbide d'tre possd dans Les garons.

L'irruption de penses saugrenues dans l'esprit des personnages et la lente approche de ceux-ci aux confins d'une certaine folie obsessionnelle, font penser par moments au Horla de Maupassant. Ainsi l'hallucination paranoaque de l'hrone dans Une journe de Brulard: Les jeunes gens se mirent rire dans des hurlements qui semblrent Brulard parodiques et mchants. Pourquoi s'acharnaient-ils la suivre? A l'pier?

Avec l'air de ne pas y toucher, un dtachement presque cruel, Marie Ndiaye conduit ces tres gars vers leur petit destin. Non sans lgance et efficacit. Mais c'est paradoxalement ce qui fait la raison d'tre de ces textes leur point de dpart dcal, leur propos trange qui est aussi leur talon d'Achille: on se prend parfois regarder voluer les personnages avec le mme dtachement cruel que l'auteur. Quitte rester la surface de l'motion. Reste au final un recueil de nouvelles dont on se dit qu'on y reviendra un jour, pour en palper encore, au dtour des pages, l'atmosphre tendue et inquitante.

François Gandon
( Mis en ligne le 19/05/2004 )
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