L'actualité du livre
Littératureet Essais littéraires & histoire de la littérature  

Outrepas - Journal 2002
de Renaud Camus
Fayard 2005 /  26 €- 170.3  ffr. / 645 pages
ISBN : 2-213-62242-6
FORMAT : 16x24 cm

Le vaincu du temps ?

Lopardi, dans les Zibaldone, se demande : comment le pote pourrait-il tre, en tant que pote, notre strict contemporain ? Renaud Camus na de cesse, au fil de son journal et particulirement dans son dernier dveloppement, Outrepas, Journal 2002, de penser cette question.

Certains replis de sa rflexion ont parfois prt polmique. Comment en aurait-il pu tre autrement avec un homme la pense aussi inactuelle ? Renaud Camus a choisi de rflchir notre monde et le critique satit. Il concentre ses plus vives attaques sur ce quil appelle le soi-mmisme, cette pulsion toujours plus narcissique qui fait refuser aux contemporains de considrer lautre, dans son altrit, et qui, inavouable, se dissimule le plus souvent sous un discours qualifi par le diariste de sympa.

Son fondement est lapologie du multiculturalisme, de limmigration tout crin, du relativisme culturel et mme ladhsion de la Turquie lEurope.. Il faut avoir lu les analyses prcises et subtiles de lauteur pour comprendre que ces gens, abandonns tout entier lesprit de mode, par ignorance ou par faiblesse, pis encore par arrivisme, ne recherchent en lautre que limage deux-mmes. Ce nest pas tant le Turque dans son trangret qui les passionne, mais la capacit du Turque leur ressembler. Que le Turque ait une culture particulire et quil y tienne, nest, selon Camus, jamais envisag.

Et cest sans doute en ces territoires de la pense, parfois dangereux, toujours difficiles tant les termes du dbat sont ambigus, que Renaud Camus se fait philosophe moraliste. Il sait sans doute que le mal nexisterait pas si chacun tait capable de faire une place lautre. La civilisation porte au plus haut degrs de dveloppement technologique en serait donc encore se dbattre avec ce qui aurait d tre son acte fondateur : laltruisme. Que lon ne sy trompe pas. Renaud Camus est un moderne, en ce sens quil dplore la mdiocrit dun monde que les machines ont rendu si puissant par ailleurs. Mais peut-tre est-il trop moderne et, dans ce cas, la tentation est toujours grande de le ranger au rang des obscurantistes ractionnaires. Nest-ce pas le meilleur moyen de se dbarrasser du gneur ? Craindrait-on de rpondre aux questions poses par lui : pourquoi notre monde devient-il si laid ? Pourquoi la culture est-elle si malmene ? Est-ce le rsultat dune unification progressive de la socit en une classe unique ? Sur ce point Renaud Camus sexplique brillamment, en un dialogue avec lui-mme, intitul La Dictature de la petite bourgeoisie, publi rcemment par les ditions Privat.

Lauteur brasse tout un univers intellectuel nourri de la vaste culture dun homme, pris des beauts de ce monde, retir dans les profondeurs dune campagne aux accents lumineux qui nen finissent pas de lui rvler une part de lui-mme. Arc-bout, plusieurs heures par jours, son ordinateur, corrigeant sans relche un style quil veut classique, en dpit dune ponctuation parfois assez libre, cet homme semble se parer des traits du moine, qui ds laurore, veille sur un monde toujours menac par les tnbres de la barbarie.

Alors commence son plus redoutable combat. Celui, qui depuis longtemps est men avec le temps. Renaud Camus vit dans lurgence. Le 2 dcembre, il peut crire : Mais le 31 janvier il me faut remettre la P.O.L. le journal 2000 revu et corrig, et la Vie du chien Horla, dont je nai pas trac mot. Jai quarante lettres urgentes crire, et je dois mettre au net sans dlai, pour publication Genve, ma partie de lentretien avec Carrre, Finkielkraut et moi diffus sur France Culture en mai ou juin dernier. Et il est bien certain que ce nest pas tant ses difficults financires qui lui imposent de tels rythmes de production littraire que son angoisse lgard de ce temps qui lui manquera toujours. Il refuse de se laisser dpossder ainsi de sa vie et tente de conserver frntiquement, jour aprs jour, dans son journal, lpaisseur de son existence comme si le livre tait le seul prodiguer de la densit et de lternit. Il est Sisyphe, attach un labeur o il croit avoir lavantage, mais o, chaque fois, il parat perdre. Or, le sage et lcrivain nont-ils pas pour objet, justement, de nous aider mieux vivre cette crainte de la mort ? Renaud Camus ne nous propose pas de mdecine de lme et parfois lon craint quil ne ressemble ce chteau de Plieux quil habite : Ce pauvre btiment a piteuse allure, comme toujours lorsque les lments lattaquent. La butte ni le jardin nont pas reu de soins depuis septembre, lherbe est trs haute, les plantes parasites sont partout. Pourtant, fin connaisseur de Proust, Renaud Camus na pas triomph du temps et cest avec peine que lon voit se dbattre dans la glue du prsent.

Cet homme, le plus connu des inconnus, prsident dun parti qui refuse la contrepartie amre du monde moderne - incivilit, nuisance, gocentrisme - a le gnie tout de mme dentretenir avec son lecteur un dialogue o, avec un peu de bonne foi, lon peut discuter ses positions, et du mme coup clarifier sa pense. Son criture de lintime, au fils des pages, russit nous lier lui, en dpit de ses travers, de ses obsessions, et de ses agacements. Il est ce vieux cousin valtudinaire que lon aime pourtant retrouver chaque repas de famille et lorsquon pense lui, un soir ou un matin, on ne peut sempcher de sexclamer : Ah ! ce Renaud Camus !

Matthieu Lahaye
( Mis en ligne le 08/08/2005 )
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