L'actualité du livre
Littératureet Littérature Américaine  

Opus pistorum
de Henry Miller
La Musardine - Lectures amoureuses 2018 /  9.95 €- 65.17  ffr. / 317 pages
ISBN : 978-2-36490-572-6
FORMAT : 11,0 cm × 17,8 cm

Brice Matthieussent (Traducteur)

Jean-Jacques Pauvert (Préfacier)


Vie de Jean Jeudi

Jean-Jacques Pauvert précise dans sa préface que le manuscrit de ce roman a été retrouvé après la mort de Miller, et publié pour la première fois en 1983. Un texte de commande (mais rien n'est sûr à lire Pauvert, car Miller a toujours nié pratiquer ce type de littérature) : l'auteur aurait produit ce roman en 1940/41 pour un intermédiaire qui vendait des manuscrits pornographiques à de riches obsédés ! Des détails assez convaincants ont du mal à disculper l'écrivain. A l'époque, il était monnaie courante que les amateurs de luxure assouvissent leurs fantasmes en se procurant ce type de littérature. Le sexe est universel et atemporel ; quand bien même on tente de le moraliser et d'atténuer son importance, il demeure une pulsion qui envahit pleinement certains êtres. Miller faisait indéniablement partie de cette cohorte.

Répondant aux "codes" du genre, développés déjà à l'époque dans certains cinémas privés (avant la vague des années 70-80), la littérature pornographique se construit de la même façon qu'au cinéma. Une présentation brutale d'un contexte, éventuellement d'un personnage, la rencontre d'un homme et d'une femme (le plus souvent), précèdent de peu le passage à l'acte. S'ensuivent des descriptions sexuelles extrêmement crues où généralement les détails anatomiques fleurissent de morphèmes orduriers, entraînant des situations charnelles extrêmes avec l'homme en "position" de dominateur permanent et la femme résumée à son rôle d'esclave sexuelle (elle n'est qu'un objet insatiable... quand elle n'est pas punie ou humiliée). La pornographie est ce mélange subtil et grossier, enivrant et choquant, réaliste et extrême, du plaisir partagé, du rapport de force brutal et d'une vision perverse de l'acte de chair. Elle s'éloigne du rapport sexuel banal en cela qu'elle est, par définition, voyeuriste et insiste sur ce que les deux protagonistes ne voient pas forcément : une description obscène de parties du corps s'imbriquant. Cela a donné au cinéma le zoom caractéristique des scènes X.

Ici Miller s'en donne à cœur joie et fait preuve d'une imagination débordante (peut-être basée sur son expérience de client de prostituées et d'homme à femmes). Le lexique pornographique est ici sur-employé (n'oublions pas que le but est de satisfaire un acheteur qui doit en avoir pour son argent, tout comme le client face à une prostituée) avec les termes appropriés et vulgaires qui tendent à produire leur effet sur le lecteur voyeuriste.

L'histoire est donc un prétexte à l'excitation sexuelle du consommateur. A lui d'accepter ou pas ce type de description. Si 100 pages peuvent surprendre, 300 risquent de lasser car le champ esthétique reste quelque peu limité ! Une scène, néanmoins, fera parler d'elle : Trois hommes décident de violer une jeune femme qui n'a fait que les provoquer jusqu'ici en dévoilant volontairement son corps mais en se refusant dès que le rapprochement devient inéluctable. "C'est la première fois que je viole quelqu'un. Le viol m'a toujours semblé un peu ridicule, mais c'était avant que je ne tombe sur cette allumeuse. Maintenant je suis pour le viol à cent pour cent, et j'ai rarement eu autant de plaisir à dénipper une femme... Je la palpe, lui file un pinçon par-ci, une claque par-là ; plus elle se tortille et se débat, plus ma queue durcit.
Vu que deux d'entre nous doivent obligatoirement la tenir, nous décidons que le plus simple est de la baiser à tour de rôle, dans l'ordre où nous l'avons connue. Ce qui place Sid en tête, et mes yeux me disent qu'il est en pleine possession de ses moyens. Quand il a baissé culotte, Miss Cavendish lui jette un coup d'œil et, horrifiée, ferme les yeux. Je la sans trembler sous mes mains. Je la plaindrais volontiers si elle n'était pas comportée aussi dégueulassement avec moi dans le passé..."
. S'ensuivent 15 pages de viol où toute morale est totalement prohibée...

Ce type de lecture ne convaincra pas tous les lecteurs. Le genre existe précisément pour libérer des désirs peu avouables ; avec le but, non pas de les réaliser mais de les cantonner au niveau du fantasme. Ensuite, et heureusement, la bienséance, la morale et la loi interviennent pour que ce type de crime ne soit pas commis. Mais peut-il être (d)écrit ?... N’est-ce pas la fonction de la littérature, fût-elle ‘’ratée’’ ou scandaleuse ? Exprimer une liberté et représenter l’humain ?

L'œuvre de Miller ne se résume bien entendu pas à cet essai que l’auteur n’assuma donc pas. Nous conseillons de la (re)découvrir à travers d'autres romans (Un diable au paradis par exemple, excellent petite récit drôle et raffiné).

Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 16/07/2018 )
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