L'actualité du livre
Littératureet Littérature Américaine  

Boy erased
de Garrard Conley
Autrement - Littératures 2019 /  21,90 €- 143.45  ffr. / 377 pages
ISBN : 978-2-7467-5034-0
FORMAT : 13,5 cm × 21,0 cm

Jean-Baptiste Bernet (Traducteur)

Fasten your Bible Belt

Garrard Conley est un jeune américain, qui, en 2004, à 19 ans, annonce à ses parents qu’il est homosexuel... Ce qui pourrait être une péripétie dans l’histoire d’une famille devient, dans l’Arkansas profond, et au sein d’une communauté baptiste ultraconservatrice, un drame, un péché, et une croisade : il s’agit de «guérir» le jeune homme de ce qui ne peut être qu’une forme de déviance. Donc, les parents, concernés, le sortent de son cursus artistique à l’université pour l’expédier dans une association chrétienne dédiée à ces «pathologies», Love in action. Au menu, psychanalyse sauvage (et plutôt bricolée), cours pour retrouver le droit chemin religieux et celui de la virilité, enquête sur les causes forcément familiales, de cette déviance, etc. Au passage, tout ce qui relève de la culture actuelle, à commencer par Harry Potter, relève également de la déviance... ce qui donne un peu le ton et l’ambiance. Alors, que faire quand on est dans la peau de Garrard, fils aimant et obéissant, chrétien convaincu, et donc partagé entre ce qu’il ressent et ce qu’on lui assène ? Est-il un monstre ? Un mauvais chrétien et un mauvais fils ? Est-il condamné au péché ou bien à une abstinence sinistre ? Comment vivre entre la honte, la culpabilité, la colère des proches, les raisonnements inspirés d’un père garagiste et pasteur, la déception d’une mère ?

On pourrait lire ce livre comme une sorte d’enquête ethnographique dans la ''Bible Belt'', et dans un secteur quasiment surréaliste, celui des thérapies anti-gay... mais l’empathie, à un moment s’impose, et tout devient glaçant, terrifiant. Ce jeune homme, dévoré par le doute et les questionnements existentiels qu’il développe dans de nombreux passages, n’en peut plus de souffrir et de culpabiliser... Le milieu dans lequel il évolue, à commencer par ses parents, est si toxique, si hostile, avec cette bonne conscience qui interdit toute rébellion, que la liberté semble un horizon inaccessible. Le drame, c’est qu’il s’agit d’une histoire vécue, racontée à la première personne avec un certain style : rien de fictionnel, que du délirant.

Cette plongée dans un monde où l’homosexualité est blasphématoire est impressionnante, en ce qu’elle joue sur le contraste entre une normalité apparente (tous les protagonistes sont des gens sympathiques, engagés dans l’aide aux autres... et absolument convaincus de leur bon droit, d’être dans ce camp du Bien qui légitime toujours les pires crimes.) On se doutait bien que la tolérance n’est pas la vertu la mieux partagée, mais le récit de Garrad Conley le souligne d’autant plus qu’il s’inscrit déjà dans le cocon familial.

L’ouvrage, adapté en film, mérite d’être lu, tant dans ce domaine le cinéma ne rend pas la complexité et la violence des émotions contenues dans le texte.

Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 01/07/2019 )
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