L'actualité du livre
Littératureet Poches  

Encore heureux
de Yves Pagès
Seuil - Points 2019 /  7,40 €- 48.47  ffr. / 326 pages
ISBN : 978-2-7578-7516-2
FORMAT : 11,0 cm × 18,0 cm

Première publication en janvier 2018 (L'Olivier)

Rebel without a cause

Si tous les dossiers judiciaires pouvaient être aussi jubilatoires que celui de Bruno Lescot !... Cet étourdissant roman est construit comme un procès fait à un homme né en 1963, sur ses quarante premières années, de la maternelle où il se singularise en mordant au sang le mollet de sa copine Valentina qui le défend, au lycée puis pendant ses années d’errance, véritable exclu social, mais tellement gentil et ironique : sont contées les causes des déviations du jeune loustic devant la justice des hommes,... qui lui est tout à fait étrangère, des fausses coupures de presse de l’époque relatant ses exploits, les auditions de témoins plus rocambolesques les uns que les autres et pour finir une contre-enquête.

Gamin turbulent, ado insolent, renvoyé de tous les lycées, enfant de parents soixante-huitards, une mère fantasque et photographe, un père universitaire ethnologue spécialisé dans les scarifications érotiques des Peuls, sans parler de la grand-mère maternelle, ancienne institutrice aux méthodes radicales... Il est à la fois «un diablotin à la gueule d’ange» selon Paris Match et «une personnalité morcelée, dépourvu de repères chronologiques dans l’appréhension de son passé», pour le psychiatre au jargon grandiloquent de Fleury-Mérogis. Il a toujours contre lui les apparences et sa propre haine de l’autorité.

Bruno suit sa chienne de vie, n’a jamais de chance, squatte un peu n’importe où ; il est toujours le premier à manifester et à se faire prendre, éternel révolté dans la société idiote où il vit et qu’il raille avec de bons jeux de mots. Le Mardi-Gras du 15 février 1983, son existence dérape : sept individus masqués font irruption dans une BNP de Charenton Le Pont et se font ouvrir la salle des coffres par le Directeur. Les malfrats ont tous des masques de Mitterrand sauf un, costumé en panthère rose... Bruno bien sûr ! Intervient alors une brigade antigang pour les interpeller en flagrant délit(re). Au cours de cet assaut, une brève fusillade tue un agent. ««Jeudi matin, coup de théâtre, le journal Libération, toujours prêt à excuser les loubards victimes de bavures policières, révèle après enquête des proches et de l’avocate des inculpés que ces jeunes desperados n’étaient armés que de flingues de pacotille accusant la police d’avoir tiré dans le tas et atteint par malheur l’un des leurs» Le Figaro, samedi 19 février 1983». Alors ? Bavure ou vrai braquage ?

Heureusement, le psychiatre Serge Darmon reste en contact avec Bruno et le recueille pendant sa clandestinité ; il affirme : «ce garçon se croit coupable de naissance».

Yves Pages parcourt les années Mitterrand, le gang des postiches, la droite des années 70, la gauche des années 80, entremêlant les registres d’écriture, tantôt judiciaire, tantôt journalistique. Ce roman gigogne est un polar construit au cordeau, riche d'un humour parfois noir... jusqu’au coup de théâtre final. Dès la première ligne, l’auteur caricature l’aplomb veule du discours officiel, judiciaire et politique. Une farce amère, à ne pas rater.

Eliane Mazerm
( Mis en ligne le 22/03/2019 )
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