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Littératureet Récits  

Un fauve
de Enguerrand Guépy
Le Rocher 2016 /  17.90 €- 117.25  ffr. / 190 pages
ISBN : 978-2-268-08492-3
FORMAT : 14,0 cm × 19,0 cm

Paris, 16 juillet 1982...

Nous vivons une poque o toutes les formes narratives ont t exploites. Depuis une trentaine d'annes, et aprs l'autofiction (peut-tre le dernier genre romanesque relev), le roman n'est plus que le rescap fantme d'une littrature l'agonie. Un fauve de Enguerrand Gupy (n en 1974), en dpit de ses relles qualits, en est un exemple significatif. Mi-document, mi fiction, ce roman relate en 200 pages ce que fut (ou put tre) la dernire journe du regrett Patrick Dewaere (1947-1982). Et l'instar de cette funeste journe, le rcit dbute bien, pour finir bien mal...

Narrateur omniscient, Gupy nous livre les tats d'me d'un acteur fragile et tortur, d'un ralisateur nergique et nervant, de sa femme mondaine et affable, durant une journe, l'ultime, de prparation du tournage d'Edith et Marcel, dernier film de Claude Lelouch. Comme beaucoup de gens de la gnration de lauteur, le suicide de l'acteur, alors qu'il est film souriant le matin mme durant des essais, a plant le rude dcor de ce que Lelouch a appel aprs coup la mtaphore de la vie. Un projet consquent, un acteur beau et calme, une belle journe d't pour prparer trois mois de tournage, et voil que vers 15 heures, Patrick, face son miroir, se tire une balle de fusil dans la bouche. Le monde du cinma est stupfait et Lelouch, qui venait de djeuner avec lui, croit une mauvaise blague, d'abord des mdias laconiques, ensuite du destin, plus nigmatique.

L'ide de relater cette journe maudite est bienvenue. Gupy semble en savoir plus que les autres et il se lance dans ce que furent peut-tre les penses d'un Dewaere en bout de course. Il observe tout, se cache des uns, ment aux autres, se drobe ici, se rvle l. Lelouch le couvre de louanges quand Bouix (pice rapporte par le mari) tend exister au milieu de tous ces gants. L'acteur tente d'voluer une dernire fois au milieu des paillettes et des techniciens qui croient en ce projet. Puis on le demande au tlphone... En revenant vers Lelouch qui dblatre ses sempiternelles notions de cinma, il a dj choisi de mourir.

Si le dbut du rcit est port par des lments plausibles qui nous font vivre ce 16 juillet au ct de Patrick, les poncifs pigent assez vite la suite, le gros Gg dont Dewaere est encore jaloux (!), Mitch (seul personnage que Gupy ne nomme pas directement par son vrai nom : Coluche) qui se tape sa femme outre-Atlantique, Elsa qui l'appelle en lui disant Adieu... Le style devient d'un coup ampoul, lyrique, abscons. L'homme est bris et il veut en finir ; et Gupy de mettre cela en scne (sans le suicide, lid) pour passer ensuite aux tats d'me de Claude qui se sent trahi, et finir sur sa propre exprience d'auteur trainant ce poids symbolique depuis l'enfance.

Soit, mais quel est le but, la finalit, l'intrt littraire d'une telle entreprise ? Bien commencer un roman pour le finir mal, est-ce l une mtaphore de la dernire journe dewaerienne ? Si se glisser dans la peau d'un acteur qui russissait en fait trs bien (malgr les amours contraris, les dpendances aux drogues, les checs commerciaux) pour en faire un fauve tragique qui sur la fin montrait pourtant l'inverse du charisme au service de la discrtion permet une laboration romanesque, pourquoi pas... Mais on reste fig dans un sous-genre hybride o prvaut le psychologisme d'un crivain. On glose, on palabre, on scande, mais tout tourne vide.

Peut-tre qu'en littrature, il faut choisir son camp. Enquter pour savoir ce qu'il s'est vritablement pass pour que l'acteur choisisse d'en finir brutalement, ou broder sur des lacunes qui inspirent parfois des dlires cratifs ou interprtatifs? Gupy semble incarn par cette tragdie, suffisamment pour tricoter cette dernire journe qui 35 ans aprs inspire effroi et questionnement. Mais, au nom du roman qui peut tout se permettre, quoi bon se mettre dans la peau de Dewaere un moment si dlicat, si perturbant, si secret, si infranchissable ? Chacun peut certes y aller de ses inventions, mme romanesques, mais sans le style digne d'un grand crivain, le projet peut facilement s'effondrer. Le sujet est lourd et pesant; on se doit peut-tre de respecter le silence...

Un fauve ne se lit pas trop mal certes et rend malgr tout un discret hommage cet homme mort par amour, comme il y en a peu...

Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 31/10/2016 )
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