L'actualité du livre
Littératureet Rentrée Littéraire 2021  

La Nuit des béguines
de Aline Kiner
Liana Levi 2017 /  22 €- 144.1  ffr. / 329 pages
ISBN : 978-2-86746-946-6
FORMAT : 14,2 cm × 21,2 cm

Femmes

Bataille sourde entre conservateurs et progressistes, débat sur la liberté des femmes (jusqu’aux vêtements qu’on leur autorise à porter), angoisse concernant la circulation d’idées inflammatoires sous des formes qu’on a du mal à contrôler… Pourtant il ne s’agit nullement de la montée du Trumpisme, du voile intégral, ni même des «fausses nouvelles» qui circulent sur Internet. Il est plutôt question d’une étrange communauté de femmes, dont le statut ambigu commence à poser problème vers le début du 14ème siècle. Les béguines, ni femmes du monde, ni religieuses, vivent retirées dans un clos au cœur de la cité médiévale, où elles jouissent d’une liberté de plus en plus contestée. A l’ouverture du roman, Dame Ysabel, l’herboriste de l’hôpital, accueille une jeune fille recroquevillée près de la porte d’entrée - événement qui marquera le début de la fin pour ce havre de paix.

Plusieurs intrigues s’entremêlent dans La Nuit des béguines : celle de Maheut-la-Rousse, qui cherche à fuir un mari brutal ; celle d’Ysabel, qui maintient l’ordre dans la communauté ; celle d’Humbert, franciscain chargé d’une étrange mission. Et puis d’autres, qui font une toile de fond politique et sociale : Philippe le Bel peine à maîtriser les Templiers ; une crise financière fragilise l’Etat ; des textes sont interdits, leurs auteurs brûlés vifs.

Et pourtant, malgré cet écheveau de récits, le plus grand intérêt de La Nuit des béguines ne vient pas des événements. Ce n’est pas un ''roman historique'' (étiquette souvent condescendante), c’est tout simplement un roman, très bon, riche de personnages complexes, et de facture sophistiquée. Si Aline Kiner possède un don particulier, c’est celui de maintenir l’équilibre entre le moderne et le médiéval. Ses personnages témoignent d’une psychologie profondément humaine, qui traverse les siècles sans difficulté. Encore plus extraordinaire, elle donne un souffle médiéval à son style, usant d’un vocabulaire qui rappelle les racines de la langue, et d’une syntaxe qui frôle parfois l’archaïsme. La cadence même des phrases s’avère incantatoire, propre à un monde où le chant et la Bible règlent la semaine.

Si La Nuit des béguines se lit avec la richesse d’une expérience vécue, c’est sans doute grâce en partie à l’érudition considérable de l’auteur (une bibliographie partielle se trouve à la fin du texte). On ne peut qu’admirer la finesse avec laquelle Aline Kiner nous fait découvrir cet autre monde qui n’est pourtant pas si différent du nôtre. Quoiqu’on regrette (un peu) la complexité de la conclusion, trop rapide, le pèlerinage du lecteur reste savoureux.

Scott Dominic Carpenter
( Mis en ligne le 18/09/2017 )
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