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Autoportrait au visage absent - Ecrits sur l'art, 1981-2007
de Jean Clair
Gallimard 2008 /  25 €- 163.75  ffr. / 463 pages
ISBN : 978-2-07-078626-8
FORMAT : 14,0cm x 20,5cm

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.

Troubles et éblouissements

Quand Jean Clair sort un nouveau livre, certains tremblent un peu, de crainte qu'il s'en prenne encore à telle ou telle tendance de l'art contemporain ou qu'il fustige son époque de sa belle plume. Jean Clair irrite et agace ; c'est dire s'il est important à notre époque de lui prêter attention.

Écrivain, essayiste et historien de l'art, Jean Clair a dirigé le musée Picasso à Paris de 1989 à 2005, a été le commissaire d'un grand nombre d'expositions nationales et a écrit plusieurs essais argumentant sur le vide et l'escroquerie de l'art contemporain. Il a été aussi le premier à réviser l'histoire des surréalistes et à souligner les travers totalitaires d'André Breton. Ici, il s'agit d'autre chose, précisément de critiques que Jean Clair a écrites dans les catalogues et les revues entre 1981 et 2007 concernant telle ou telle exposition. Le recueil n'est pas exhaustif et il est dommage, à cet égard, que le livre ne reprenne pas d'autres textes remarquables comme celui du catalogue sur Vienne L'Apocalypse joyeuse intitulé «Une modernité sceptique». Ce qui aurait permis de mieux comprendre la distinction qu'opère Jean Clair entre art moderne et art contemporain (avant-gardes).

Mais nous avons ici plusieurs textes d'importance vis-à-vis de peintres comme Gustav Klimt, James Ensor, Edouard Vuillard, Pierre Bonnard, Giorgio Morandi, Arturo Martini, Gaston de Pawlowski, Gaston Lachaise, Alberto Giacometti, Balthus, Francis Bacon, Raymond Mason et Lucian Freud. Et même un photographe, Henri Cartier-Bresson. Il y a aussi des critiques d'artistes contemporains comme Louise Bourgeois, Pierre Alechinsky, David Hockney, Sam Szafran, Anselm Kiefer, Claudio Parmiggiani, comme pour faire démentir, s'il était besoin de le faire, les mauvaises langues qui affirment que Jean Clair est rétrograde et n'aime que les oeuvres du passé...

Bref, pour ceux qui veulent s'aventurer dans la peinture, dans les oeuvres de tel ou tel peintre, rien ne vaut mieux qu'un détour par un texte de Jean Clair. Avec lui, nous sommes dans l'exploration éblouissante et savante des mots, des dessins et des tableaux.

Prenons un exemple. Dans le texte sur Pierre Alechinsky, Jean Clair parle de l'encre : "Le mot vient du bas français enque, le même qui donna ink en anglais, inchiostro en italien. Il dérive du latin de basse époque encautum, qui désignait chez les Romains l'encre rouge dont usaient les Empereurs pour signer. L'encautum était une autre forme de l'encaustum, c'est-à-dire la peinture à la cire dont Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle, nous a décrit les techniques et rappelé l'histoire. Le mot garde une odeur d'encaustique. Il trahit aussi la cautère et le caustique, l'action brûlante et coruscante. Il évoque en sourdine la marque d'infamie, le tison ardent imprimé dans la chair, la lettre écarlate, l'estampe appliquée dans le support. Le sang, à nouveau, rutile sous la peau, sous le vélin, sous le parchemin, sous le papier" (p.317). Avec Jean Clair, nous revenons à la substance des choses, à la signification intime et secrète de telle ou telle définition, nourrie par le passé et la passion des hommes. Jean Clair est un auteur qui vous grandit de son savoir. On n'en finirait pas de citer tel ou tel passage éclairant un tableau du peintre, telle méthode utilisée.

Alors, nous pouvons, nonchalamment, dans une promenade, aller de tel auteur à tel autre pour en apprendre davantage sur eux (même s'ils sont déjà connus et célébrés). Nous sommes ravis et comblés de lire des textes sur les peintres d'importance mais aussi sur des artistes moins connus comme Zoran Music et Leon Spilliaert. Si l'on s'écoutait, on aurait envie de parler de Edouard Vuillard, Pierre Bonnard... Revenons un instant sur Léon Spilliaert, né à Ostende en 1881 et mort à Bruxelles en 1946, un peintre ayant fréquenté le milieu du symbolisme belge, dont Maeterlinck et Verhaeren furent les membres les plus connus. Ses influences vont de Edvard Munch à Fernand Khnopff, mais aussi Nietzsche et Lautréamont, tandis que ses peintures ainsi que les thèmes qu'elles représentent peuvent être rapprochés de ceux d'Edward Hopper, son contemporain. Il fut proche de James Ensor, autre peintre belge, que Jean Clair analyse avec excellence une fois de plus. Pour l'auteur, Léon Spilliaert figure moins le dernier carré du symbolisme que notre propre condition existentielle. Jean Clair le rapproche de De Chirico. Et d'Edvard Munch bien entendu. Pour lui, Léon Spilliaert appartient au premier des modernes. Pourquoi ? Jean Clair répond limpidement : "Le Symbolisme avait été l'ultime mouvement européen à croire encore qu'un sens se cachait dans les choses. Le symbole était ce pont, fragile (et fragile sans doute d'avoir à supporter trop de sens à la fois), lancé entre le réel et sa représentation. Munch, De Chirico, Spilliaert sont les premiers, quoique avec des intensités différentes, à pressentir que derrière les choses, il n'y a rien. L'être est seul. Les formes déployées autour de lui, et si pures, et si simples, et apparemment si déchiffrables qu'elles se proposent au regard, ne veulent rien dire. La nature se tait. Rien ne fait signe" (p.33). C'est tout simplement exactement cela...

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 02/05/2008 )
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