L'actualité du livre
Pocheset Littérature  

Seul dans le noir
de Paul Auster
Actes Sud - Babel 2011 /  7.50 €- 49.13  ffr. / 180 pages
ISBN : 978-2-7427-9458-4
FORMAT : 11cm x 18 cm

Première publication en janvier 2009 (Actes Sud)

Traduction de Christine Le Boeuf.


Retour au Scriptorium

Quand on aime un auteur, qu'on en suit l’œuvre depuis quelques lustres, chaque nouvel opus est une pépite, petit fragment enlevé à des flots qui, certainement aurifères, sont généralement bien pauvres. Il faut garder l’œil ouvert... Dans la masse, ces valeurs sures rassurent, contentent, soulagent, mais subissent aussi en retour un regard implacable, une lecture qui, parce qu'elle aime beaucoup, châtie volontiers. C'est de bonne guerre.

Alors avec Paul Auster, mage des lettres à l'ombre de quelques skyscrapers, quand on voit scintiller au loin la lueur d'un de ses (de ces) joyaux, on sourit, on exulte, on trépigne et l'on se jette voracement sur les pages du roman, entre dégustation et gamines ripailles.

Avec Seul dans le noir, le festin est assuré. Tout est là qu'on aimait déjà, cette plume, sa fausse simplicité, son égotisme discret, son intelligence évidente, avec des questions récurrentes : sur l'état de l'Amérique (en pleine fureur Obama, ce roman est un vestige immédiat de l'ère Bush) et ces blessures qui ne cautériseront pas – le 11/09, l'Irak ; sur la création littéraire, ses mécanismes, son alchimie, patchwork de solitude et d'autobiographie, de mélodrame et de critique sociale ; sur le sens de la vie et ce qu'il faut en faire, notamment quand vient le soir...

Cette nuit, qui se devine dans le titre, résume le propos d'Auster ici : Brill, un écrivain autrefois notoire, aujourd'hui plus oublié, en tout cas en fin de course, git, handicapé, dans la maison de sa fille, Miriam. Sa femme, Sonia, est morte ; il l'avait trompée, elle l'avait quitté, ils s'étaient rabibochés à la faveur d'une naissance, celle de Katya, la petite fille, aujourd'hui étudiante, elle aussi réfugiée, seule, dans la maison familiale, après que son fiancé, Titus, a péri en Irak. Miriam aussi, qui peine à terminer un manuscrit sur lequel son père doit jeter un œil, est seule, pas vraiment remise de son divorce. Trois générations de solitudes, au cœur du Vermont, et la nuit pour les envelopper.

Nuit, quand Brill ressasse ces maux du temps, les souvenirs aussi, et appelle au secours son imagination : «... me voici en contemplation devant une fente dans le mur, en train d'exhumer des vestiges du passé, des choses brisées, irréparables. Qu'on me donne mon histoire. C'est tout ce dont j'ai besoin, désormais – ma petite histoire pour éloigner les fantômes». Une histoire dans un monde parallèle au nôtre : Brill imagine qu'un certain Owen se retrouve sans savoir pourquoi dans une Amérique en pleine guerre civile, qui n'a pas connu le 11 septembre ni la guerre en Irak, mais le pouvoir de Bush Jr., oui... S'il veut retourner au monde qu'il connaît, Owen doit tuer l'auteur de l'histoire, tuer Brill donc, Dieu, le père.

La mise en abîme est géniale et saisit d'emblée le lecteur, ravi d'aller et venir, avec l'écrivain/narrateur, du monde réel à cette recomposition, de la nuit au jour, alors que Brill partage des moments de cinéma avec sa petite-fille. Katya soigne sa dépression à coups de Renoir, de De Sica ou d'Ozu. Moments intimes où sourdent quelques confessions, comment Brill a rencontré Sonia, comme Katya a connu Titus et, à la fin du roman, comment celui-ci est mort.

Mais le roman est trop court, l'intrigue autour de cette Amérique connaissant une nouvelle Sécession est trop rapidement expédiée. Auster l'avait déjà esquissée, cette histoire, dans son précédent roman, Dans le Scriptorium, roman dont le héros ressemble par bien des aspects à Brill (et Auster lui-même...). Ces deux courts opus, comme les prémisses d'un tremblement de terre, annoncent-ils quelque chose de plus grand, de plus abouti ? Auster fourbit-il ses armes ? «Alors voyons noir, appliquons-nous, menons les choses à leur terme». On l'espère car on attend toujours plus d'auteurs aussi grands. Noblesse oblige.

La morale de l'histoire : «Chaque monde est la création d'un esprit» et des passerelles existent entre ces univers. L'écrivain sert de guide, de défricheur, quand il ne crée pas lui même. Ce qui n'empêche pas, comme le rappelle ce vers de Rose Hawtorne, récurrent dans le récit et qui y met un point final, que notre monde, que «ce monde étrange continue de tourner»...

Bruno Portesi
( Mis en ligne le 25/07/2011 )
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