L'actualité du livre
Pocheset Littérature  

Freedom - (Edition collector)
de Jonathan Franzen
Seuil - Points 2014 /  10 €- 65.5  ffr. / 800 pages
ISBN : 978-2-7578-4808-1
FORMAT : 11,0 cm × 17,5 cm

Anne Wicke (Traducteur)

Premire publication franaise en aot 2011 (L'Olivier)


Psychanalyse littéraire

Patty Berglund, pouse modle et mre parfaite cest du moins le profil dessin dans les premires pages de Freedom, de Jonathan Franzen, un beau succs ditorial.

Patty Berglund donc Trs vite, le voile se dchire, et Mme Berglund, confronte une voisine qui ne rentre pas dans le moule du quartier (BCBG), semble perdre les pdales, devient agressive, mesquine, alors mme que son fils ador a trouv lme sur chez la voisine en question. La gentille petite dame modle se transforme en passionaria revancharde. Un drapage certes, mais cela fait-il lobjet dun roman? On quitte rapidement le prsent compliqu de la famille Berglund pour lautobiographie but psychanalytique de Mme Berglund, passant ainsi du portrait de groupe de banlieusards modles une pastorale amricaine un rien sinistre. Car Patty est une enfant malheureuse, sportive dlaisse dans une famille plutt intello-crative. Viole dans son adolescence et laisse seule par un pre faussement protecteur face au traumatisme, elle fuit et tente de se reconstruire: dans le basket, lamiti dEliza pas trs bien arme pour la vie elle non plus ou encore ladoration sans espoir de Richard Katz, le beau gosse de luniversit, le rocker charismatique, le ''bad boy'' briseur de cur

Lobjectif de Patty, sa raison de vivre: devenir la belle personne, bonne pouse et bonne mre, que sa propre mre na pas t un idal revanchard, mais un idal! Et puis il y a Walter Berglund, autre victime dune famille bien cabosse, le copain de Richard, le gentil Walter, tomb amoureux de Patty, qui aime Richard, qui naime personne Walter, ses idaux, son humanisme, ses dceptions.

Chacun cherche son chat dans ce roman qui se veut le reflet dune certaine Amrique. Mais quelle Amrique alors? Celle des universits de seconde zone, des cadres moyens et des banlieues rsidentielles, celle du rve amricain la sauce ''middle class'', o tout le monde a le droit de poursuivre ses rves condition, qu la fin, le march et la morale lemportent ou bien une autre, celle du rve veill, du et si et dun bonheur goste, qui ne sembarrasse pas de faux semblants ? Dans la qute de soi, chacun va, peu peu, perdre de vue ses valeurs: chronique de lapathie ordinaire.

Patty, Walter et Richard se croisent, se bousculent, se heurtent: largissant, par cercle concentriques de familles et damis, les sens du lecteur, J. Franzen nous introduit doucement dans une socit amricaine bigarre de la fin du XXe sicle, les annes Reagan, Bush et leurs petits compromis avec le monde. Le style est tincelant, aiguis, coupant: ds le dbut, Franzen se dchaine avec ironie, voire cynisme, et dmonte rapidement les belles constructions de la famille Berglund On se dit quon est parti pour un rcit la Connolly, la longue et amusante descente aux enfers dune famille bourgeoise, et notamment la glissade pathtique dune mre parfaite qui nassume plus les tensions du mnage. Mais non, le rcit autobiographique vient rompre ce canevas trop prvisible: vous allez la comprendre, cette folle de Patty Berglund, vous allez mme laimer, compatir avec elle et ses hsitations, la prendre en sympathie au sens classique du mot, cest dire souffrir avec elle!

Mais pour cela, lauteur ne nous pargne rien, pas la plus petite rflexion, pas le moindre dtail de lexistence de Patty: tout, vous saurez tout sur ses doutes, ses interrogations, ses frustrations. Et autour delle, on voit sagiter, comme des poissons dans un bocal, le gentil Walter, le beau Richard: eux aussi voluent, mrissent. Autant de personnalits dissques par un Franzen la fois mticuleux, clinique mme, et toujours en sympathie. Cette qute de la libert la mode amricaine quun Franais traduirait plutt par le besoin de se raliser, librement savre longue mais forte. Lauteur, habile, sait par son style alternant distance et intimit, viter le pathos et les clichs. Si louvrage admet quelques longueurs, elles servent le rcit, dense, des tats dme de chacun. Si louvrage a connu un succs mrit, cest aussi parce quil sait, sans dlivrer un discours moralisateur, pointer du doigt une certaine conception de la libert (morale, politique) qui devient licence lorsquelle na plus de valeurs ou didaux comme garde-fou.

Patty et Walter Berglund ou lAmrique mise mal par la ralit mme!

Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 12/12/2014 )
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