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Pocheset Littérature  

Lumières de Pointe-Noire
de Alain Mabanckou
Seuil - Points 2014 /  6.7 €- 43.89  ffr. / 247 pages
ISBN : 978-2-7578-3864-8
FORMAT : 11,0 cm × 18,0 cm

Première publication en janvier 2013 (Seuil)

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Ce pourrait être un roman triste, ou grave : l'histoire d'un homme qui, vingt-trois années après avoir quitté sa ville, son pays, sa famille, revient... Entretemps, sa mère est décédée, ainsi que son père adoptif, sa maison d'enfance a rétréci et sa famille, élargie elle, a changé. Les uns sont malades, les autres le considèrent comme un étranger, un étranger prospère qui distribue des enveloppes...

Revenir chez soi et se sentir étranger, ce pourrait être le drame vécu par Alain Mabanckou. Lumières de pointe noire pourrait être à la fois triste et nostalgique, mais ce n'est finalement rien de cela : au contraire, c'est un roman entrainant, drôle, attendrissant, celui d'un retour au pays, d'une redécouverte, avec un regard mi ironique, mi affectueux, de la famille et des racines, persistantes. Un roman de retrouvailles avec un monde un peu vieilli, mais qui a conservé une part de sa magie, celle d'une enfance revisitée.

Alain Mabanckou arrive donc à Pointe noire, au Congo, invité par l'Institut français : il y retrouve les siens, le temps a passé et les silhouettes ont évolué... celle de la mère, véritable «mère courage» décédée voilà 17 ans et confite dans le culte du fils, celle du cousin dragueur devenu un mari responsable, celle de l'oncle chasseur, demeuré proche de la jungle et de ses croyances, celle du demi-frère marrant, devenu un demi-frère alcoolique, etc. Des silhouettes, des rencontres, une galerie de portraits enchâssés dans la tradition, les difficultés, le quotidien et que la visite de l'auteur vient, un temps, arracher à la routine. Et cet Alain, qui a réussi, qui est devenu écrivain (Black-bazar, Mémoires de Porc-épic, etc.) et professeur de littérature (à UCLA), mais qui a su garder assez de Pointe noire pour écrire ses livres, cet Alain là, il faut le fêter, l'honorer, se le réapproprier. Alors on veut le voir, le faire parler ou s'épancher auprès de lui.

Et donc on visite Pointe noire d'un pas alerte, on se promène dans le quartier des 300 à la rencontre des prostituées, on entre dans un cinéma Rex colonisé par des chrétiens fondamentalistes, on va jusqu'à la mer, sa Mamie Watta et ses légendes effrayantes, on revient manger un petit plat avec un escroc local, ou boire un verre avec une cousine envahissante. Rien de triste, ni même de nostalgique, plutôt un amusement constant, et une curiosité douce pour cette communauté dont l'auteur fait partie, mais qui le considère aussi comme un fils prodigue de passage.

C'est cet arrière-plan familial qui donne à cette Afrique un côté intime, peut-être trompeur, mais réaliste : chaque petite histoire familiale s'insère dans une grande histoire, celle de l'auteur, et par bribe, on reconstitue un monde, une vie. Dans une ambiance tout de même un peu crépusculaire : au fil des pages, et des drames de la vie (maladie, alcoolisme, pauvreté, etc.), l'auteur égrène les jours avant son départ, son retour à l'autre vie, la vie occidentale si confortable, et qui ferait rêver même. Alain Mabanckou, désormais cousin d'Amérique, incarne aussi l'eldorado occidental, peut-être un peu miroir aux alouettes, mais qui fait rêver. Alors on se l'arrache, pour avoir, plus qu'un billet, une part de ce rêve.

Et donc voilà un vrai plaisir de lecteur, la version roman des aventures d'Aya de Yopougon, un exotisme doux pour amateur d'histoire de famille, des histoires simples pour une famille vaste et complexe. Le style même joue des contrastes entre les deux identités - africaine et occidentale - de l'auteur, et alterne la conversation avec les gens du coin, et l'introspection, sur le mode analytique. Un exercice d'équilibrisme identitaire séduisant et très réussi.

Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 17/03/2014 )
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