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Pocheset Littérature  

Le Règne du vivant
de Alice Ferney
Actes Sud - Babel 2016 /  7,70 €- 50.44  ffr. / 205 pages
ISBN : 978-2-330-07047-2
FORMAT : 11,0 cm × 17,6 cm

Première publication en août 2014 (Actes Sud)

L'Anthropocène

Il y a quelque chose de biblique dans la manière dont Alice Ferney rend compte des combats de son héros, quelque chose de tragique et d'héroïque dans cette existence vouée à une cause noble. D'homérique. Est-ce la prédominance des mers ? La confrontation des hommes aux éléments, ou plutôt, des éléments aux hommes ? La guerre entre pêcheurs braconniers et militants écologistes ? L'auteur a su trouver le ton juste pour rendre compte de ces enjeux à travers le regard d'un vidéaste, le ton du mythe, mais un mythe à la fois contemporain et documenté.

Gérald Asmussen, caméraman et documentaliste, suit la croisade d'un prophète écologiste, Magnus Wallace, fondateur et capitaine de l'organisation Gaïa. Un Robespierre vert qui se définit lui-même comme «un activiste biocentrique», prêt à tout pour protéger les mammifères victimes des pêches extensives et illégales, baleines et requins convoités pour leur chair par des navires, japonais surtout, sud-américains aussi, mafias terribles soutenues par des pouvoirs publics veules, corrompus ou intéressés.

Magnus est prêt à tout sauf le crime mais endommager voire couler les navires prédateurs n'est pas un problème pour lui qui s'est déjà interposé entre une baleine et un harpon, figure christique dressant les bras entre le Bien et le Mal. Le caméraman les suit à bord de l'Arrowhead lors d'une expédition en Antarctique, après un premier détour par Los Angeles et les îles Galapagos, avec pour objectif de neutraliser des baleiniers nippons. Il nous donne le récit de cette Odyssée, dressant le portrait de ce prophète, un homme sûr de son fait mais jamais aveuglé par sa mission, un être solitaire, charismatique et nimbé d'un certain mystère. Une vision de l'écologie qui n'a plus rien à voir avec les équipée d'un Cousteau ni celles d'ONG plus grand public, plus politisées, peut-être plus timorées aussi.

Pour Magnus, nous sommes à l'ère géologique de l'Anthropocène, «l'ère de disparition des espèces dans laquelle était entrée la Terre à cause de notre anthropocentrisme destructeur», un constat qui appelle la lutte par tous les moyens, fussent-ils illégaux. Asmussen sait faire la part des choses, mesurer les réalités, les intérêts réciproques, dans leurs contradictions comme leurs logiques. Il est lui-même le fils d'un baleinier scandinave, mais d'une époque où tuer ne relevait pas d'une pareille industrie exterminatrice, plutôt un art proche de la corrida, le face à face entre l'Homme et la Bête. Aujourd'hui, le monstre, c'est l'Homme.

L'habileté d'Alice Ferney est de toucher sans chercher à convaincre son lecteur ni céder à la facilité d'un alarmisme pathétique et moralisateur. Magnus a-t-il raison de mener ainsi son combat ? La question reste ouverte. Mais le roman rappelle l'urgence de la cause écologique, la futilité néfaste de nos besoins consuméristes, et la simple nécessité d'une prise de conscience au quotidien, «une éthique des petites choses».

Thomas Roman
( Mis en ligne le 20/01/2017 )
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