L'actualité du livre
Pocheset Littérature  

La Petite Bijou
de Patrick Modiano
Folio 2002 /  4.50 €- 29.48  ffr. / 170 pages
ISBN : 2-07-042538-X

Les nouveaux Mystères de Paris

Certaines premires phrases de roman rsonnent de faon particulire. Ainsi de celle de ce livre de Patrick Modiano, aussi parfaite dans son genre que l'ouverture de Salammb: "Une douzaine d'annes avait pass depuis que l'on ne m'appelait plus "la Petite Bijou" et je me trouvais la station de mtro Chtelet l'heure de pointe". Tout est dans ce petit "et" qui n'a l'air de rien: la puissance du rve, la fragilit de l'espoir.

C'est ce mince lien entre la mmoire et la conscience d'une part, et d'autre part le rel, ce qu'on appelle l'preuve des faits, que l'hrone - une jeune fille de 18 ans - va tcher de creuser. Avec des mots, de la patience, du temps. Ceux du livre. Dans le mtro, la jeune fille rencontre une femme dont le visage ressemble une photo qu'elle a garde de sa mre. Sa mre qui l'a abandonne quelques mois avant la guerre, quittant la France pour le Maroc o elle devait mourir bientt. Mais cette vrit-l s'vanouit la faveur du premier mirage venu, lorsque l'hrone du livre remarque cette femme au manteau jaune au milieu de la foule, et dcide de la suivre.

La manire dont les deux figures de mre - l'une relle, l'autre fantasme - se superposent, tandis que le train court vers son terminus du Chteau de Vincennes - est indescriptible. Elle appartient tout entier l'art de Modiano. Citons simplement cette phrase : "La seule chose que je voulais savoir, c'tait o elle avait fini par chouer, douze ans aprs sa mort au Maroc". On ne saurait mieux exprimer, dans le raccourci de la pense, la qualit des rapports qu'entretiennent le rel et l'imaginaire. Rapports complexes, pour qui tenterait leur description minutieuse, et en mme temps simples, qui ont la simplicit de la vie, celle d'une adolescente dboussole, d'une paume la drive, en mal de repres, qui rpond ou plutt s'abandonne la premire invite du hasard.

"La Petite Bijou", qui se nomme en ralit Thrse, avance comme une automate dans un monde la lisire du rel, presque fantomatique. Sa conscience est une vaste chambre d'chos qui aurait les dimensions du livre, espace o le rel est refaonn sa guise, perptuellement mouvant, rpondant sans cesse aux sollicitations de l'imagination et aux fantasmes. Au long de sa qute dsoeuvre elle croisera certains personnages : une pharmacienne qui prend soin d'elle comme une mre ; un polyglotte dont le mtier est la rdaction de comptes rendus tirs de l'coute de radios trangres et qui rpond au nom de Moreau-Badmaev ; un couple, Vera et Michel Valadier, chez qui elle s'est engage comme baby-sitter. Autant de "ponts" qui la retiennent encore la vie relle. Mais s'ils peuvent lui prter main forte, tous ces personnages n'interviennent que de faon intermittente, ils ne sont que des "oiseaux de passage", des seconds rles dans un drame particulier : celui d'un tre dpossd de son enfance, d'une conscience orpheline de sa mmoire.

Mots, images, impressions... le pass lui revient par bribes, sans parvenir jamais une organisation cohrente: bric--brac confus avec lequel, dans tous les sens du mot, il faut composer. La narratrice n'a pas de vritable pass Elle n'a pas non plus d'identit bien dfinie. Mais il arrive quune fois le regard - d'amiti, de compassion - que pose la pharmacienne sur Thrse la fasse renatre elle-mme, provoquant une soudaine et bouleversante piphanie : "Plus elle me fixait de ses yeux verts, plus je voyais clair en moi. Il me semblait mme que je me dtachais de moi. C'tait simple, il y avait une fille aux cheveux chtains, d' peine dix-neuf ans, assise ce soir-l sur une banquette du caf de la place Blanche. C'est l, sous la lumire lectrique, place Blanche, que tout a commenc". Naissance ? Rsurrection ? On comprend in fine que Thrse est la petite soeur de Dora Bruder, et que son drame est le sien.

Thomas Regnier
( Mis en ligne le 13/11/2002 )
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