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Pocheset Littérature  

La Conjuration des imbéciles
de John Kennedy Toole
10/18 - Domaine étranger 1998 /  7.33 €- 48.01  ffr. / 478 pages
Pulitzer 1981
ISBN : 2-264-01759-7

Ignatius Le Grand

Tout commence par un couvre-chef protgeant un facis des plus curieux, limit deux grandes oreilles velues, des cheveux en bataille, une bouche ddaigneuse demi cache par une volumineuse moustache, des yeux bleus et jaunes... Voil pos ds les premires lignes le monument central de ce long roman: un individu formidable dnomm Ignatius J. Reilly.

Cette apparition initiale, si singulire, suffit dclencher toute une srie d’vnements rocambolesques tissant des rets implacables dans lesquels vont se trouver pris une foule de petites gens. Ces destins individuels, tragiques mais narrs de telle sorte qu’ils en deviennent drles, sont retracs travers une succession de tableaux obissant chacun une sorte d’unit d’action au sens classique de l’expression, le plus souvent clos sur eux-mmes. La cohrence narrative de l’ensemble se rsume un nom: Ignatius, dont la propension provoquer des catastrophes force le respect.

Formidable, Ignatius l’est d’abord, on l’a compris, par son apparence: trs grand, obse, il porte des vtements bizarrement assortis, et ne quitte jamais sa casquette de chasse verte. Par son emploi systmatique, ensuite, d’un langage chti l’extrme, pdant et prcieux la fois. Par son caractre enfin: hypocondriaque, rechignant au moindre effort, toujours prompt rejeter sur autrui la responsabilit de ses propres checs, il vit enferm dans sa chambre. Mais voil, Ignatius est un gnie incompris, certitude qui suffit donc excuser toutes les paresses, toutes les dfaites et tous les emportements. Il crit, il jette dans des cahiers d’enfant les prmisses d’une oeuvre immense mais dont le sujet change tout bout de champ et qui semble hlas promise demeurer l’tat de projet tout juste esquiss.

Seul, en butte la mdiocrit gnrale, Ignatius a nanmoins un pendant fminin - Myrna Minkoff - une ancienne compagne d’universit dont la vie semble circonscrite l’animation d’un "groupe de thrapie de groupe" et des engagements politiques plus ou moins vains. Prsence purement pistolaire d’abord, Myrna s’incarne enfin, dans la scne finale, en une figure salvatrice, mais qui stigmatise par l mme un ultime chec pour Ignatius : c’est grce elle, la "pronnelle" objet de bien des colres, qu’il chappe in extremis l’internement en clinique psychiatrique.

Au fond, malgr sa corpulence et le sentiment aigu de supriorit qui l’anime, Ignatius est un tre faible, fragile, qui ne cesse d’chouer : il ne parvient ni donner ses crits une forme aboutie, ni conduire les mouvements sociaux ou politiques qu’il avait imagins. Mais en dpit de ses checs rpts, il demeure un personnage minemment pique. Gant hypocondriaque qui fuit, se dfile, c’est nanmoins lui qui amne, directement ou indirectement, tous les autres protagonistes boire jusqu’ la lie la coupe - douce ou amre - de leur destin. Par-del ces tranches de vie, les caricatures dsopilantes et le comique induit par le ralisme cru du langage populaire ou les situations proches de la farce, il faut ajouter une critique sociale omniprsente, perant dans les discours tenus ici et l comme dans les engagements perdus d’Ignatius et de Myrna.

Et de fait, plus qu’une vaste pope hro-comique, La Conjuration des Imbciles peut se lire comme une fable philosophique o, en fin de compte, les utopistes l’emportent. Optimisme flagrant, hlas dmenti par le sort de John Kennedy Toole qui se suicida 31 ans convaincu d’tre un crivain rat parce qu’aucun diteur n’avait voulu le publier…

Isabelle Roche
( Mis en ligne le 29/05/2001 )
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