L'actualité du livre
Pocheset Littérature  

Ça, c'est un baiser
de Philippe Djian
Gallimard - Folio 2004 /  7.30 €- 47.82  ffr. / 434 pages
ISBN : 2-07-031334-4
FORMAT : 11x18 cm

Ouvrage paru une premire fois en juin 2002 (Gallimard).

Le bruit et la fureur

Jennifer Brennen, fille d'un PDG-Lui-Mme-Matre-Du-Monde, est retrouve assassine dans l'hpital o elle exerait ses talents buccaux pour la plus grande joie des patients et une somme modique. Une faon comme une autre de tuer le pre, laquelle s'ajoute un engagement contestataire qui fait d'elle une pasionaria de la lutte anti-mondialisation. Pour Nathan et Marie-Jo, les deux flics mis sur l'affaire, les pistes sont multiples : assassinat du vilain petit canard de la dynastie Brennen (hypothse Sophocle) ? rglement de comptes entre militants (hypothse Sartre) ? ou simple crime crapuleux, gratuit et violent comme il leur en tombe chaque jour par dizaines sur les paules (hypothse Easton Ellis) ?

La scne d'ouverture de ce roman de Philippe Djian, c'est le moins qu'on puisse en attendre, fonctionne comme un condens des quelque 350 pages qui vont suivre : il y est question d'une affaire de meurtre rsoudre, mais aussi des rapports complexes entre Marie-Jo, quatre-vingt-dix kilos de charme pur et de sale caractre, et son collgue Nathan, flic quadragnaire en plein divorce, de la marche (au supplice) du monde et du dsordre ironique des choses. Une auberge espagnole qui, au fil des pages, donne moins le frisson que le fou rire et laisse, en tout cas, admiratif du style Djian. C'est au moins a de pris : en ces temps de surproduction ditoriale, il est toujours rconfortant de voir que l'criture peut aussi tre considre comme une chose srieuse - ce qui ne signifie pas que l'crivain se prenne au srieux. Bref, depuis Crocodiles, Lent dehors, soit un peu plus de dix ans, le lecteur sait qu'en ouvrant un Djian, bon ou mauvais millsime, il ne sera pas tromp sur la marchandise. Ici, le romancier se montre le digne hritier des "behavioristes" amricains et parvient une matrise impressionnante dans l'criture de l'oralit. La narration ne souffre d'aucune faiblesse de rythme et, suprme lgance, aucune phrase ne trahit l'effort ou le labeur.

Si cet opus droute, c'est bien plutt par son aspect dcousu, son flirt inabouti avec plusieurs genres, son absence d'pine dorsale. A l'image d'un monde qui vit son apocalypse joyeuse, l'histoire fuit de toutes parts, les personnages prennent en pleine figure, et sans distinction, petits bonheurs et cataclysmes du quotidien ; leurs gesticulations, leur peur de la solitude comme de l'engagement, leur dfense par l'humour ou l'indiffrence composent une symphonie humaine pleine de bruit et de fureur qui, si elle ne signifie rien, renvoie tout de mme quelques questionnements essentiels : sur l'amour, le sens du combat idologique, la paradoxale perte de repres de l'individu une poque o l'individualisme rgne.

C'est sans doute dans cette vision trs sombre d'un monde o les boeings percutent des gratte-ciel et o les romans de Madeleine Chapsal (pardon : de Catherine Millet) se vendent comme des petits pains que rside la nouveaut de a, c'est un baiser. Et aussi dans la rponse qu'y apporte l'auteur : oublis le vertige des sens, le salut par l'criture ; seule la "rsignation active", moderne stocisme, parat ici mme d'assurer la survie de l'homme.

Pierre Brévignon
( Mis en ligne le 28/05/2004 )
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