L'actualité du livre
Pocheset Histoire  

L’ère des empires, 1870-1914
de Eric J. Hobsbawm
Hachette - Pluriel 2000 /  9.92 €- 64.98  ffr. / 495 pages
ISBN : 2-01-278997-8

Histoire de deux mondes

Fresque vaste et ambitieuse de l’état du monde à la fin du XIXe siècle, ce livre, écrit il y a presque quinze ans, méritait une réédition : il est de ceux qui donnent à réfléchir. Bien documenté, bien informé dans des domaines techniques où les historiens ne sont pas à l’aise d’ordinaire (sociologie, sciences exactes), l’auteur y livre une suite de vues générales pénétrantes. Au lieu de la suite de monographies attendues (politiques, économiques, sociales, culturelles…), il tient un propos transversal et thématique d’un bout à l’autre.

M. Hobsbawn distingue d’abord deux mondes : le XIXe siècle diffère en effet des époques antérieures par l’écart accusé entre le monde européen – vieux continent, États-Unis et colonies blanches – d’une part, et le reste du monde. La distinction entre ces deux mondes est très fine : ainsi, l’Autriche-Hongrie fait-elle figure de zone intermédiaire. La Bohème, l’Autriche font partie du premier monde, la Transylvanie, la Galicie appartiennent au second.

L’auteur nous parle surtout de la société bourgeoise du premier monde, seule actrice véritable de l’histoire. C’est de la supériorité structurelle de l’Europe que naît l’impérialisme, ce mot qui ne prend que tardivement une connotation péjorative. Le second monde, qui influe peu sur le premier, va subir de plein fouet ce choc colonial et connaître un bouleversement total. Du Mexique à la Chine naît une zone d’instabilité qui subsiste encore. Le traumatisme de l’entrée dans la modernité a été trop violent.

En Europe, M. Hobsbawn montre le lien entre nationalisme et développement massif de l’enseignement primaire. Il ne néglige pas pour autant les facteurs économiques et sociaux : le sentiment national est fils des villes et de l’émigration, du déracinement des ruraux et du développement économique. De ce point de vue, la description de la grande crise de 1870-1895 est tout à fait remarquable.

Dans ce contexte d’impérialismes et de nationalismes exacerbés, la guerre de 1914 apparaît donc comme un conflit à la fois inattendu et annoncé depuis 1910. Pour M. Hobsbawn, le fait politique fondamental, après 1895, est la montée de l’antagonisme germano-britannique. Du point de vue anglo-saxon, l’alliance française, l’alliance franco-russe en sont la conséquence. La boucle est bouclée après 1905, quand la faiblesse de l’Empire russe, révélée par sa défaite face au Japon, rend possible un rapprochement russo-britannique. Le mécanisme des alliances devient alors implacable, parce que la plupart des pays sont entrés dans un de ces deux blocs qui chacun peuvent espérer la victoire.

Les préoccupations de 1987 ne sont plus celles de 2000. Une nouvelle fois, la roue a tourné dans l’affrontement des empires. Un seul a supplanté tous les autres. L’ouvrage a cependant peu vieilli, car M. Hobsbawn a restitué fidèlement les débats du temps, en évitant toujours les anachronismes. La forte articulation logique entre les thèmes abordés est l’autre agrément de son livre, qui apparaît comme un brillante démonstration de l’interaction entre faits politiques, culturels, économiques et sociaux : en somme, une belle et riche leçon d’histoire.

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 26/02/2001 )
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