L'actualité du livre
Bande dessinéeet Fantastique  

Mother
de Guillaume Sorel
Casterman 2000 /  12.06 €- 78.99  ffr. / 46 pages
ISBN : 2-203-38944-3
FORMAT : 23 X 32

La mère qu’on voit partout

Il est des enfants dont le destin semble trs tt scell par les parents : William a t lev par sa mre pour devenir un artiste et atteindre les plus hauts sommets de la peinture. Elle lui montre les toiles de ses prdcesseurs, l’emmne dans les galeries d’art, dtruit les toiles qui ne lui parlent pas. Elle va jusqu’ faire de son fils un fou qui cherche mme la tuer et se fait interner : jusque dans l’hpital psychiatrique o se trouve William tout au long de l’album, elle veut qu’il continue peindre.

Imprgn de cette injonction -"ds que tu voudras te remettre au travail, je serai toujours l"-, incapable de la moindre rvolte, il obit jusqu’ son oeuvre ultime aprs laquelle il trouve la mort : celle-ci l’a littralement vid de son sang, moins que ce ne soit sa propre mre, cache dans la toile ?

Suicide ou meurtre, ce n’est pas la question la plus importante, car Mother est avant tout l’histoire d’une mancipation rate, d’une libration qui ne peut passer que par la mort : l’essentiel est alors dans la disparition commune de ces deux tres si fusionnels qu’ils en confondent l’amour et la haine en une dmence ultime.

Les peintres sont parfois rputs pour puiser leur gnie dans leur folie: pour mettre en scne l’histoire de cet artiste possd par une mre omniprsente et dmoniaque, Guillaume Sorel a manifestement trouv matire dans son imaginaire de tortur. Comment en effet qualifier autrement le graphisme de cet album ? Les figures semblent coupes au couteau, le dcoupage des images rappelle les thrillers les plus angoissants, les scnes de violence trouvent leur force dans une subtile et soudaine suggestion.

Sorel alterne avec talent entre deux parti-pris graphiques aux fonctions bien distinctes : pour les scnes du prsent, celles qui se passent l’hpital psychiatrique, il utilise des couleurs sombres et des lumires confines qui accentuent l’ambiance pesante de ce lieu clos Dans cet espace, la mre, obstacle l’mancipation de William, rapparat l o on ne l’attend pas, sre d’elle et toujours victorieuse.

Pour voquer les souvenirs, en revanche, l’auteur cre des images passes, qui se succdent de faon saccade, et leur donne un relief tonnant qui souligne le surralisme des songes de William. Dans cet univers inquitant, la mre se transforme en vampire, sans que l’on sache si cette mue n’existe que dans le dlire du fils, ou si cette hypothse donne rellement les cls du dnouement. Aprs tout, l’aube, les vampires s’vaporent et, repus, laissent bien leur victime exsangue.

Sorel cultive l’ambigut jusque dans les interrogations du docteur : l’image d’un album qui oscille entre un ralisme effrayant et une paranoa angoissante, il se demande, en parlant d’un bout de toile rescap o sourit la mre, si vraiment "il a vu cette cume sanglante aux commissures de ses lvres". Le lecteur n’en sait pas plus et referme l’album la fois soulag et fascin. Ereint aussi d’avoir t si tendu pendant tout ce temps, captiv par un chef d’oeuvre de bande dessine.

Thomas Bronnec
( Mis en ligne le 04/09/2000 )
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