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Bande dessinéeet Les grands classiques  

La Bête
de Zidrou
Dupuis 2020 /  24.95 €- 163.42  ffr. / 156 pages
ISBN : 9791034738212
FORMAT : 28x24 cm

Couleur fauve

On attend forcément beaucoup d’une reprise de Frank Pé, dessinateur magistral qui a plus d’une fois prouvé non seulement son talent personnel, mais aussi sa capacité à rehausser de nouvelles couleurs la faune de tous poils et les traditions de l’école de Bruxelles. En 2016, La Lumière de Bornéo lui avait permis de s’attaquer à Spirou et de réinterpréter une bonne partie des mythes franquiniens. Mais l’album, malgré sa beauté graphique, ne décollait pas franchement au-delà de l’anecdote, limité par un scénario de Zidrou qui, malgré son professionnalisme, ne nous touchait pas aussi profondément qu’on l’aurait souhaité.

Voilà que le duo s’attaque au Marsupilami, avec d’autant plus d’allure que cette reprise libre n’a encore jamais été tentée. Le Marsu, jusqu’à aujourd’hui, est plutôt habitué aux séries fatiguées et aux dessins animés industriels. Avec La Bête, Zidrou et Frank épatent là où leur Spirou laissait parfois dubitatif. Ils y sont aidés par l’écrin, long livre aérien qui donne tout son poids à chacun des dessins, plongeant lentement dans une véritable atmosphère, mais ils profitent surtout de l’absence de cadre préalable.

L’action se situe en 1955, avant toutes les histoires connues. Oublié, le jovial animal de compagnie, le primate plus humain qu’un humain, le super-héros bondissant. Franquin passe à la trappe, et avec lui Batem, Disney, Chabat et tous les autres, bons ou mauvais. Zidrou et Frank Pé ne gardent que le mythe, assez fort pour nous raconter quelque chose de nouveau. Quelque chose qui a trait à la nature animal, à la terre, aux forces primales qu’on cherche en vain à canaliser.

On n’admire pas ce marsupilami-là. On le craint, on l’observe, on l’aide éventuellement quand sa carcasse manque de vitalité. Il faut le garder secret, si on ne veut pas déchaîner la colère du destin. À la lecture de La Bête, on a enfin l’impression de comprendre la terreur religieuse des Indiens Chahutas, la fascination des premiers explorateurs de Palombie, le magnétisme des caméras de Seccotine. Tout ce que Franquin n’a pas pu mettre en images, contraint par le format jeunesse de ses récits, mais qu’il laissait entendre entre deux vignettes, se dévoile dans ce hors-série : où nous comprenons que la peluche de nos huit ans n’est jamais qu’une bête féroce. Et qu’il ne faut pas l’aimer moins pour autant.
D’amour, il est justement question. Le corps est partout dans cet album. Celui du marsu, magnifié par le traitement réaliste, sauvage et brut, mais aussi celui des autres animaux, dindon, sanglier, cheval, et surtout celui des humains, qui se regardent, s’attirent, se battent, aimants amants à la chaleur brûlante.

Nos doigts gardent de la lecture une cicatrice douloureuse. Le marsu semble ici moins invincible, faible même à de nombreuses reprises. Mais les humains n’ont pas le bon rôle pour autant, même quand ils empruntent les traits de Jijé ou de Roba. De rares phénomènes échappent à l’antipathie générale, et eux non plus ne savent pas toujours faire le bon choix. Le volume s’achève sur une note de tristesse indicible, même si la promesse d’un second tome rassure sur le happy end. En attendant, on se réjouit de pouvoir, enfin, lire une histoire adulte du Marsupilami.

Clément Lemoine
( Mis en ligne le 23/10/2020 )
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