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Comment devient-on raciste ?
de Ismaël Méziane , Carole Reynaud-Paligot et Evelyne Heyer
Casterman 2021 /  16 €- 104.8  ffr. / 72 pages
ISBN : 978-2-203-21190-2
FORMAT : 19x26,8 cm

Identités remarquables

Ismaël Méziane, dessinateur de la série Nas poids plume, rompt avec la fiction le temps d’une plongée dans nos cerveaux. Inspiré par une exposition du musée de l’Homme en 2017, sous la patronage de l’Unesco, il s’interroge sur le racisme et notre rapport à l’autre.
Lui-même racisé, sur le point de devenir père, Méziane vit dans sa chair la question de son identité. Mais plutôt qu’une posture militante, le dessinateur de bande dessinée fait le choix de prendre Camus en exemple : l’artiste « apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous ». Si rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger, lutter contre le racisme dans le monde revient bien à lutter contre notre propre racisme, en comprenant mieux notre humanité. En un temps où le débat politique enflamme les oppositions identitaires, il est plus qu’indispensable d’apprendre à conjuguer altérité et universalisme.

Aux côté du dessinateur apparaissent alors les deux commissaires de l’exposition au musée de l’Homme, Évelyne Heyer, professeure en anthropologie génétique, et Carole Reynaud-Paligot, historienne. Mais à rebours des enquêtes dont La Revue dessinée s’est fait une spécialité, l’autorité n’est pas ici d’abord celle d’intellectuels en quête de vulgarisation. La démarche est inverse et plus originale : c’est Ismaël Méziane qui tient son récit, mêlant témoignages personnels, instants du quotidien et échanges avec les deux universitaires. Le livre en sort plus accessible, plus proche, plus léger aussi sans doute.
Les planches, au diapason, comportent peu d’images. Le dessin réduit au minimum, un peu chibi, rehaussé de couleurs majoritairement roses et bleus, donne une allure de livre pour enfants à un ouvrage qui est au moins destiné au grand public.
La démarche vulgarisatrice empêche l’auteur de pousser la réflexion au-delà des enjeux de définition. On ne cherchera pas ici de réponse aux nombreuses questions posées par l’actualité. Comment articuler, par exemple, le besoin réel d’un espace de parole identitaire et le refus d’assigner des identités ? Comment se méfier de la hiérarchisation sans tomber dans le postmodernisme où toutes les réflexions se vaudraient ? Comment, surtout, expliquer l’évolution des comportements dans le mauvais sens, et comment peut-on espérer l’inverser ?

À défaut de basculer dans une dimension politique qu’il refuse, Méziane nous livre un récapitulatif des procédés de la haine, en guise de liste noire des réflexes à éviter. Il est rare qu’un album cartonné couleur fasse ainsi le point sur des notions aussi sérieuses que la catégorisation, la hiérarchisation, l’essentialisation, la prophétie auto-réalisatrice et le racisme d’état. Méziane lui-même en sort grandi, conscient de son être, de sa pluralité et de ce qu’il veut transmettre.
Nous ne pouvons que vouloir lui ressembler.

Clément Lemoine
( Mis en ligne le 01/06/2021 )
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