L'actualité du livre
Bande dessinéeet Adaptation  

Le banquet
de Joann Sfar
Bréal - La petite bibliothèque philosophique de Joann Sfar 2002 /  13 €- 85.15  ffr. / 135 pages
ISBN : 2-7495-0069-9

D'aprs Platon

Aristote aux chiottes

En se lanant dans ce projet original dillustration de grands textes de philosophie, Sfar persiste creuser le mme sillon qui depuis quelques annes en fait lun des auteurs les plus rjouissants du monde de la bande dessine. Quon ne sy trompe pourtant pas, il ne sagit nullement pour lui dexploiter le profitable filon, par les temps qui courent, de la philosophie la porte de tous : point ici de philosophie explique ma fille , et la couverture, bites, couilles, poils en pagaille, nessaie pas de nous en faire accroire.

Cest que la notion de grands textes est trompeuse : pour Sfar, Le Banquet cest dabord une runion de bourgeois dsoeuvrs et libidineux qui trompent leur ennui en recherchant, lheure de lapro, tout ce qui pourrait a posteriori justifier lexclusion des femmes de la vie de la cit. Evidemment partir du moment o on invite des gens comme Socrate ou Aristophane, les choses deviennent plus compliques. Cest peut-tre cette rencontre qui fait dailleurs le charme de ce texte de Platon, et qui peut expliquer quil ait t retenu plutt que les dialogues classiques et inattaquables que sont Phdon, Criton ou LApologie de Socrate. Ces deux l ne peuvent que dtonner dans ces agapes de pdrastes avachis : Aristophane est pour nous le seul cho, dans ses comdies, de la condition faite la femme Athnes, le seul aussi aborder sans ambages la question du pouvoir sexuel des femmes. Quant Socrate, dont Sfar a dj fait ailleurs un chien mmorable, cet empcheur de philosopher en rond a de toute vidence la tendresse de notre dessinateur: ne va-t-il pas jusqu en faire, en marge du texte et rebours de toute la tradition, un htrosexuel exclusif (p.109) ?

De la confrontation entre ces deux tempraments irrductibles nat un cho encore perceptible aujourdhui, indpendamment dailleurs de sa conclusion tragique (les attaques dAristophane contre Socrate ont probablement permis la mise en place de son procs et de sa condamnation mort). Ce nest pourtant pas cet Aristophane l, dmagogue et athnien en diable, que donne voir Le Banquet, mais bien le pote du mythe de lhermaphrodite. Sfar mriterait la gratitude de tout lecteur scrupuleux pour la maestria avec laquelle il illustre cette lgendaire gnalogie de la passion.

Et pourtant nulle complaisance de sa part : le plus tonnant est peut-tre sa distance davec un texte dont il nest pas dupe, mais qui lui sert de contrepoint pour nous laisser deviner sa propre vision du dsir. L o les convives de Platon sont conduits par leur mauvaise foi et leurs passions la petite semaine, mises nu par lironie socratique et la plume sfarienne, il nous glisse quelques aveux discrets sur le plaisir du dessin, les olives et le pastis. Implicitement il choisit aussi son camp (la philosophie, cest comme tout, on est pour Aristote ou pour Platon, comme on est Spirou ou Tintin, Beatles ou Stones) : lIdalisme de Platon, cest la meilleure solution pour Sfar, celle qui permet la rencontre mditerranenne entre la loi morale et la loi grave, entre Athnes et Jrusalem. Le moindre paradoxe ntant pas quen refusant la gangue des explications historiques supposes aider mieux comprendre le texte, Sfar retrouve dans la crudit de son trait et lacuit de son oeil une Athnes plus vraie que celle de bien des reconstitutions.

Nicolas Balaresque
( Mis en ligne le 17/11/2002 )
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