L'actualité du livre
et   

Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté
de Amartya Sen
Odile Jacob 2000 /  28.85 €- 188.97  ffr. / 356 pages
ISBN : 2-7381-0864-4

Le développement, c'est la liberté

Le titre originel rsumait bien le propos de l'auteur : "Developement as freedom", que l'on pourrait traduire par "Le dveloppement, c'est la libert", le "c'est" marquant la fois l'identit et le moyen de ralisation. Le titre franais est davantage une allusion une certaine opposition de l'auteur aux politiques actuelles de dveloppement, et notamment celle mise en oeuvre par la Banque Mondiale. Mais cette opposition apparat plus dans la manire dont l'auteur (Indien) et son livre ont t prsents par la presse. Dans l'ouvrage lui-mme, cette relative opposition vient principalement du ton et du vocabulaire employs. Sur le fond, le discours ne parat pas trs diffrent de celui que tiendrait tel responsable "officiel" s'il abandonnait le vocabulaire technocratique des institutions internationales, et surtout l'obligation de diplomatie envers les rgimes en place, qui l'empche de traiter d'incapables, de menteurs ou de corrompus les gouvernements souvent dictatoriaux avec lesquels il travaille. Non seulement l'auteur n'a pas cette contrainte, mais en plaant la libert au centre de son discours, il donne un ton neuf des querelles classiques, tout en justifiant sur le plan thorique le libralisme ambiant.

L'auteur rappelle que le dveloppement actuel du monde aurait t inimaginable il y a peu, comme en tmoignent le niveau de richesse et l'esprance de vie. Les droits de l'homme et la libert politique sont pratiqus, ou du moins thoriquement admis. Les ides et les marchandises circulent librement. Cette libert est la fin ultime du dveloppement et le moyen de combattre les flaux qui subsistent, grce l'action individuelle qu'elle permet. Les liberts politiques et conomiques se soutiennent rciproquement. La diffusion de l'ducation et de la sant, qui dpend de l'action publique, accrot les possibilits et les initiatives de chacun, donc la fois la libert et l'efficacit. Les institutions (Etat, march, systme juridique, partis politiques, mdias ...) doivent tre juges selon leur contribution ces liberts. Le mot libert est pris dans un sens trs gnral : libert conomique et libert politique ; son contraire est tout ce qui limite l'autonomie et l'action de l'homme, y compris la grande pauvret ou une condition sociale prcaire.

La primaut de la libert est illustre par les tudes sur l'esclavage : les esclaves du sud des Etats-Unis avaient de meilleures conditions de vie matrielle que les travailleurs agricoles libres, y compris pour l'esprance de vie. Or, lorsque les intresss ont eu le choix, ils se sont prononcs pour la libert, par la fuite avant l'abolition, par le refus d'un esclavage camoufl mais bien pay aprs cette dernire. D'ailleurs Marx reconnaissait que l'une des qualits du capitalisme avait t le passage du servage au libre contrat de travail. L'auteur insiste sur cette analyse qu'il estime d'actualit dans une partie du tiers-monde et notamment en Inde.

Quant l'efficacit de la libert politique, elle se vrifie notamment par le fait qu'il n'y a pas de famine dans les pays dmocratiques, Inde comprise, alors qu'il y en a eu de nombreuses dans les dictatures (l'Ukraine, la Core du Nord et la Chine communistes, le Soudan et certains pays du Sahel) ou les colonies (l'auteur pense l'Irlande et l'Inde l'poque o la mtropole anglaise tait indiffrente au sort des populations qu'elle administrait de loin).

Un autre exemple est la rduction du taux de fcondit (Condorcet supposait dj que la fcondit baisserait du fait des "progrs de la raison", c'est--dire avec l'autonomie de dcision, tandis que Malthus campait sur la position inverse : ce sera la pauvret et non la raison qui fera baisser la fcondit). L'exprience donne raison Condorcet, sans parler du cot humain des politiques coercitives comme celle mene par la Chine.

Pour ce qui concerne les liberts conomiques, elles sont de mme tout d'abord souhaitables en elles-mmes, comme le notait Adam Smith. S'opposer au march, c'est s'opposer au dveloppement. Un dni des opportunits conomiques offertes par le march est un dni de libert. De plus "le mcanisme de march contribue de faon significative la croissance conomique, mais cet aspect est secondaire" par rapport au prcdent. En effet, le dveloppement est d'abord une amlioration de la qualit de vie, comme le disaient dans le vocabulaire de l'poque Adam Smith et les autres classiques comme Quesnay, ou Lagrange qui utilisait comme units non pas l'argent, mais la valeur nutritive ou l'quivalent-vin pour les boissons (n'oublions pas que Lagrange tait Franais).

L'extension du sens du mot libert l'ensemble de la qualit de la vie est claire par le chapitre sur la pauvret dfinie comme privation de capacit : les Noirs amricains ont une esprance de vie plus faible (du fait de la violence et surtout d'un moindre accs aux soins) que les Chinois financirement beaucoup plus pauvres. De mme pour les femmes, tant pour les restrictions leur libert de circuler et de travailler que pour leur vie mme (il manque environ 100 millions de femmes dans un groupe de pays allant de la Chine au Maroc du fait d'avortements diffrentiels, d'infanticides et surtout du fait de la priorit donne aux garons pour la nourriture et les soins). Bref, l'auteur reproche aux conomistes contemporains d'avoir oubli les pres fondateurs et d'avoir limit leurs tudes aux ingalits de revenus.

De mme, l'auteur estime que l'on est pass de critiques injustifies, qui niaient "la ncessit vitale" du march une meilleure apprciation, et peut-tre mme une "superstition" de sens inverse. L'on s'intresse en effet trop l'efficacit du march, et pas assez sa ncessit, ni aux institutions qui concourent cette efficacit (y compris des institutions prives, comme l'Association des femmes indiennes auto-employes). L'auteur dmontre que l'efficacit du march en termes de libert et de capacit est aussi bonne qu'en termes de production, s'il bnficie d'un bon encadrement politique et social et n'est pas bloqu comme souvent par des fodaux pr-capitalistes.

Les fondements thiques du capitalisme sont galement trop souvent oublis : le rtablissement du march dans les pays de l'Est (ou sa diffusion dans certains pays du Sud) a drap, faute de ce soubassement (mmes rgles du jeu pour tous, respect de la parole donne, transparence, le moins possible de corruption ou de copinage, ainsi que le fait de donner, comme Adam Smith, "l'intrt personnel" un sens large, non purement financier, et comprenant la gnrosit et l'altruisme...).

De toute faon, il ne faut pas "se focaliser sur une dfense exclusive ou une condamnation sans appel du march". Pour cette question comme pour les autres, il faut rester dans le domaine factuel. D'une manire gnrale, l'auteur est toujours attentif ce que ses rflexions soient plus oprationnelles que fondamentales : il faut tudier les arguments des pro et anti-march pour telle mesure, et appliquer le critre "libert/capacit". On peut ainsi pencher en faveur de la dpense publique pour l'ducation et la sant, plutt qu'en faveur de l'orthodoxie conomique, "mais cela dans les limites des possibilits conomiques" (cette recherche d'quilibre entre objectifs et ncessits est permanente dans ce livre, qui ajoute la conjugaison asiatique des contraires le pragmatisme anglo-saxon). D'ailleurs, long terme, march, orthodoxie et priorit aux capacits se rejoignent. Ce n'est pas l'orthodoxie qui est critiquable, mais son utilisation par ceux pour qui le dveloppement humain n'est pas prioritaire, et qui prfrent tailler dans les crdits la sant ou l'ducation plutt que s'attaquer aux dpenses militaires.

Cette insistance sur l'ducation est taye par l'exemple du Japon, "largement alphabtis ds le milieu du XIXme sicle", imit plus tard avec succs par les Dragons du sud-est asiatique. De mme, l'avance de la Chine sur l'Inde est due aux efforts en matire de scolarisation et d'accs la sant. Le succs des Dragons, bien suprieur celui de la Chine, vient de la combinaison de cette mme politique avec les vertus du march. Le relatif chec du Brsil (vive croissance du PNB, mais qualit de vie infrieure celle des Dragons) s'explique par sa ngligence en matire d'ducation et d'accs la sant. De mme, parmi les pays faible croissance (faute d'conomie de march), certains enregistrent nanmoins une nette amlioration de la qualit de vie comme la Chine d'avant les rformes, ou le Kerala d'avant l'ouverture de l'conomie indienne.

Le dveloppement se fait donc par et pour la libert, ce qui amne l'auteur rfuter l'efficacit, et mme l'existence des nagures fameuses "valeurs asiatiques" (le dveloppement passe par l'ordre et le respect de l'autorit), sur lesquelles s'appuient certains gouvernements. La libert, et son corollaire la tolrance, ne sont pas seulement des notions occidentales.

Yves Montenay
( Mis en ligne le 09/11/2000 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2021
www.parutions.com

(fermer cette fenêtre)