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Entretien avec Hervé Coutau-Bégarie



Auteur de nombreuses publications notamment du Trait de stratgie, Herv Coutau-Bgarie est directeur d'tudes l'cole Pratique des Hautes tudes et prsident de l'Institut de Stratgie Compare.




Entretien avec un spécialiste de la pensée militaire

Qu'est ce qui rend l'apprhension de la guerre chez Clausewitz si nouvelle par rapport aux stratges qui l'ont prcd?

Quelle est la nouveaut radicale de Clausewitz? Eh bien, il n'est pas certain qu'il y ait une nouveaut radicale, dans la mesure o, au fond, ce que fait Clausewitz, Sun Zi l'a fait avant lui. Il a vraiment pos des questions sur la nature de la guerre, sur les fins ultimes de la guerre. Mais Clausewitz l'a fait avec beaucoup plus d'ampleur que Sun Zi, dont le texte reprsente une vingtaine de pages d'un ouvrage contemporain. Le grand mrite de Clausewitz est d'avoir pos le problme de la guerre dans sa globalit et d'avoir essay d'en analyser toutes les implications, non seulement quant aux fins mais galement dans la conduite de la guerre.
Ce qui m'a toujours paru trs frappant la lecture de Clausewitz, c'est de voir que la moindre question, la plus prosaque, comme le franchissement des marais ou des fleuves, la dfense des montagnes, se trouve immdiatement relie au problme central de la nature et des fins de la guerre. Autrement dit, il y a vraiment chez lui ce que le gnral Poirier a appel le dtour thorique, l'exigence thorique. Clausewitz ne donne pas des recettes de victoire, mais fait prendre conscience du phnomne guerre, comme dirait Bouthoul, avec toutes les implications philosophiques et politiques, qu'elle peut avoir.


Fut-il un philosophe?

Oui et non.
Non, parce que ce n'est pas un philosophe de formation et de profession, ses centres d'intrt sont quand mme nettement circonscrits la guerre, il n'a pas un vocabulaire rigoureusement philosophique. On n'est pas sr qu'il ait lu Hegel. Liddell Hart lui a trouv une filiation avec Kant, et Alexis Philonenko qui connat vraiment bien Clausewitz et Kant, s'est content de noter sobrement que Liddell Hart ne connaissait absolument rien la pense de Kant. De ce cot l, il ne faut pas chercher un vritable philosophe au sens aristotlicien, ou platonicien du terme.

En revanche, ce qui est vrai, c'est qu'il a une mthode proprement philosophique, il pose des concepts et il cherche en dduire, par un raisonnement aussi rigoureux que possible, toutes les implications. Cela n'apparat pas tellement pour le lecteur press dans Vom Kriege dans la mesure o c'est un gros livre avec tout de mme un certain nombre d'exemples. Quand vous prenez sa Thorie du combat qui aurait d tre l'embryon d'un trait de tactique qu'il n'a pas eu le temps d'crire et que je viens de faire traduire en franais vous voyez que c'est une suite d'axiomes, d'aphorismes qui s'enchanent logiquement en cent pages d'tude sur le combat, il russit l'exploit de ne donner qu'un seul exemple concret. Tout le reste est une dmonstration thorique du combat idal. La mthode clausewitzienne, c'est cela. Elle s'oppose radicalement celle de Jomini. Jomini raisonne partir de l'exprience, sa mthode est fondamentalement historique. Clausewitz souligne l'intrt de la mthode historique, il s'en rclame mme, mais, lui, il va au-del; il part vraiment de l'essence fondamentale de la guerre. Ce qu'il recherche ce n'est pas la traduction localise du phnomne guerre, mais bien des invariants de la guerre.

Quelle fut la place de Clausewitz dans la pense militaire allemande au XIXe sicle?

On l'a beaucoup survalue par la suite dans la mesure o, partir du moment o il est devenu la rfrence canonique, on en a dduit qu'il avait eu une grande influence ds le dpart. En fait, ce n'est que partiellement vrai. Ses oeuvres ont t publies en dix volumes de 1832 1837 par sa veuve et, prs de vingt ans aprs, la premire dition tire 1500 exemplaires n'tait toujours pas puise. La vente d'un peu plus d'un millier d'ouvrages en une vingtaine d'annes ne tmoigne tout de mme pas d'une diffusion trs considrable. Quand on y regarde d'un peu prs, il est trs clair qu'au XIXe sicle, au moins jusqu'en 1870, les grands hommes ont t Jomini, son grand rival suisse, qui a eu une influence inoue, mais galement des auteurs qu'on ne lit plus comme Valentini avec son Trait de la grande guerre ou le gnral Willisen avec sa Thorie de la grande guerre. Aprs 1870, les auteurs la mode ont t Rustw et Lewal.


Donc on ne peut considrer que l'oeuvre posthume de Clausewitz ait fait cole?

Un certain nombre de gens en ont immdiatement saisi l'intrt. Il est trs frappant de voir que ds 1845, parat un rsum franais; ds 1834, une revue anglaise publie des extraits; ds 1836 ou 1837, malgr l'emprise de Jomini sur l'cole russe, les gnraux Medem et Bogdanovich commencent parler de lui dans leurs cours l'acadmie militaire de Saint-Petersbourg. Donc les auteurs les plus minents ont tout de suite peru l'intrt de l'oeuvre de Clausewitz. Mais c'tait quant mme une oeuvre trop philosophique, trop complexe pour obtenir une large audience.
En fait, Clausewitz n'obtient une large audience que postrieurement la guerre de 1870, moins pour ses propres mrites que parce qu'il devient la lgitimation thorique de la nouvelle puissance dominante.


Peut-on considrer qu'il y ait eu utilisation idologique de Clausewitz dans le cadre du pangermanisme?

C'est vident. Vous pouvez lire Clausevitz de deux manires: comme on le fait aujourd'hui en tant que thoricien, thoricien de la guerre sous toutes ses formes, y compris de la guerre rvolutionnaire. Vous avez mme aujourd'hui des auteurs amricains qui transposent les enseignements de Clausewitz la guerre arienne, c'est le cas du colonel Boyd, ou mme la guerre spatiale.
Mais vous avez une autre lecture qui a domin pendant trs longtemps, qui est la lecture du doctrinaire, et Clausewitz est le doctrinaire du militarisme prussien. Celui-ci a cherch dans son oeuvre la justification de sa puissance, de ses victoires, et il l'a trouve.
Il faut partir de l'ide que le lecteur retient ce qui est le plus facile, que la plupart des lecteurs se caractrisent par un refus de la complexit. Et bien ces lecteurs de base ont trouv chez Clausewitz l'insistance sur la bataille dcisive, sur la stratgie directe que Delbrck, le grand historien, appellera plus tard la stratgie d'anantissement. Ce n'est que par des relectures beaucoup plus subtiles, partir de textes souvent secondaires, que l'on est parvenu montrer une image beaucoup plus complexe et contraste de Clausewitz.


Clausewitz fut-il utilis par les libraux allemands?

Pas vraiment, ma connaissance, il tait quand mme militaire, gnral prussien, trs convaincu de la supriorit de la Prusse, anim par une haine des Franais. Mme s'il n'tait pas ractionnaire, il tait quelque peu sceptique l'gard de l'volution du monde, et on ne peut pas dire que son oeuvre soit un plaidoyer pour la paix, ni pour le commerce, mme s'il compare la guerre un commerce. Il faudrait tudier cela de trs prs, ce que je n'ai pas fait. Mais je ne pense pas vritablement que les libraux s'en soient servi. Certains d'entre eux ont pu le lire pour leur instruction personnelle, mais il n'a jamais pass pour un parangon ou un thoricien du libralisme.


Quelle fut la rception de Clausewitz en France au XIXe sicle?

Comme dans beaucoup de pays. Au dpart, elle a t trs lente et plutt calme. Ds 1845, on a un premier rsum par Louis de Szafraniec-Bystrzonowski, puis en 1853 un commentaire fait par un polygraphe du Second Empire, qui a t trs lu par les officiers franais, le capitaine de Labarre-Duparcq, et surtout on a, ds 1849, une premire traduction de Vom Kriege qui est faite par un officier belge, le major Neuens. Neuens va donner une traduction qui n'est pas dshonorante, quoiqu'en ait dit ultrieurement Denise Naville, qui dcrie ses prdcesseurs comme tout le monde. Mais videmment cette traduction a t faite assez rapidement par quelqu'un qui n'a pas vraiment saisi toute l'ampleur du systme clausewitzien.

Au fond, l'ide qui est encore bien exprime la fin du XIXe sicle par le commandant Grouard, l'un des grands noms de la thorie militaire franaise, c'est qu'une arme qui a sa disposition Napolon, Jomini, Gouvion-Saint-Cyr, et ventuellement l'archiduc Charles et le marchal
Marmont, n'a pas besoin d'un gnral prussien pour se forger sa thorie de la guerre. Ce n'est qu'aprs 1870 que l'on se met copier le modle prussien. C'est ce qu'un historien des ides a appel "la crise allemande de la pense franaise", on se met vraiment tudier Clausewitz partir des annes 1880. Et de 1880 1905, il y a une vritable vogue clausewitzienne qui touche la France en premier, on retraduit Clausewitz, mal d'ailleurs, c'est le colonel Vatry qui s'en charge. On traduit la plupart de ces campagnes, car il a crit des campagnes en assez grand nombre, on le commente beaucoup, et on le lit. C'est une lecture presque obligatoire l'cole suprieure de guerre.


Les lectures de Clausewitz qui seront faites au sein de l'cole suprieure de guerre avant 1914 ne sont-elles pas partielles?

Toutes les lectures sont partielles. Quand vous lisez votre ennemi, car Clausewitz est un Allemand, mme un Prussien, et que vous tes Franais avant 1914, anim par le souvenir de 1870, par l'ide de la revanche, bien videmment vous faites une lecture partielle. En plus, le problme de l'poque est un problme minemment concret. Clausewitz, aujourd'hui, nous le lisons la lumire des sciences sociales pour trouver une pistmologie, la limite je dirais mme une hermneutique pour employer un terme la mode. Les officiers franais dans les annes 1880-1900 le lisent pour retrouver des recettes pour le succs, car la stratgie cette poque-l, moins que jamais, n'est pas un savoir gratuit, c'est un savoir qui doit donner la victoire. "Savoir pour pouvoir", c'est la devise de Foch et de l'cole suprieure de guerre.
Clausewitz est lu dans ce contexte l. Cela dit, cette lecture, au fond, n'est pas tellement plus partielle que la lecture allemande de la mme poque. Tout ce qui fait la complexit de la pense clausewitzienne, et notamment cette relation intime, intrinsque entre la politique et la guerre se trouve limin pour ne garder qu'un Clausewitz thoricien de la grande manoeuvre qui doit aboutir la victoire dcisive. On a mme trafiqu le texte de Clausewitz: une phrase a t modifie pour faire disparatre la prsance du cabinet sur le commandant en chef.


Y a-t-il eu une rcupration idologique de Clausewitz par le national-socialisme?

Les nazis se sont rclams de Clausewitz comme d'un grand modle allemand. Mais enfin on ne peut pas dire qu'ils en aient fait une consommation outrancire. Clausewitz a t rdit plusieurs reprises sous le rgime, il a mme t question d'une dition des oeuvres compltes qui n'a pas abouti et qui fait toujours dfaut; nous n'avons pas aujourd'hui d'oeuvres compltes de Clausewitz, ce qui est tout de mme gnant. Mais enfin, on ne peut pas dire que cet auteur ait t parmi leurs proccupations premires. Clausewitz a quant mme, il faut tre honnte, un style particulirement complexe. Vom Kriege est un gros livre qui est difficile lire, extrmement militaire. Ce n'est que trs rcemment qu'on y a trouv l'embryon d'un systme qui n'est pas uniquement militaire. Oui le nazisme s'en est servi, comme il s'est servi de tous les grands hommes, tous les grands noms du panthon prussien, mais finalement sans plus. L'Union Sovitique en a fait usage au moins autant et mme un peu plus. Dans les annes 1930, on l'a rdit presque chaque anne en russe, et on l'a traduit en ukrainien, en bilorusse. On a traduit la plupart de ces campagnes. On l'a vraiment pris au srieux dans la Russie sovitique avant que Staline n'y mette fin juste avant la guerre par les purges.


Que reste-t-il de la pense de Clausewitz l're atomique?

Il reste toute la mthode de pense, prcisment cette mthode philosophique qui consiste, partir des concepts, poser toujours comme principe de relier les moyens aux fins, d'tablir le rapport entre l'objectif militaire et le but politique, d'tablir cette relation permanente entre la stratgie militaire et une dimension suprieure, le plan de guerre chez Clausewitz, ce que nous appellerions aujourd'hui la conduite diplomatico-stratgique, en clair de faire d'abord et avant tout de la guerre la continuation de la politique par d'autres moyens ou avec d'autres moyens, et non pas seulement un acte de violence irraisonne. Il reste aussi chez lui la thorie de la guerre absolue, qui n'est qu'un concept chez lui. La guerre absolue ne s'oppose pas la guerre limite, mais la guerre relle. Et la distinction qu'il a entrevue, que son grand commentateur Delbrck a dvelopp, entre stratgie d'anantissement et stratgie d'usure, est devenue relle l'poque contemporaine. La stratgie d'anantissement, qui n'tait dans sa forme ultime qu'un concept chez Clausewitz, est devenue, avec la bombe atomique, une ralit au moins virtuelle.


Peut-on considrer Clausewitz comme un penseur moderne tel que l'a dfinit Foucault, c'est dire sans cole, utilisant une intelligence prospective, une volont de comprendre l'essence mme du sujet abord pour cerner le sujet lui-mme, et ayant une dmarche ontologique, c'est dire base sur la science du fondement de la connaissance applique l'actualit?

Oui, encore que je sois trs peu sensible aux envoles foucaldiennes. Foucault tait un esprit faux et je crains fort qu'il ne reste pas grand chose de son oeuvre. Tout cela est trs bien dit mais c'est trs pompeux et un peu phraseur. Des penseurs " modernes" on en trouvera toutes les poques, et, l'inverse, saint Thomas d'Aquin est un monument de la pense que l'on ne peut pas prcisment considrer comme moderne, mais nos philosophes modernes peuvent toujours s'accrocher pour arriver faire le centime de ce qu'a fait l'Aquinate. Il ne faut pas tomber dans ces catgories. Andr Glucksman se situe dans ce prolongement, c'est dire une lecture je dirais presque hermtique de Clausewitz et j'adhrerais plutt ce qu'un historien suisse, Jean-Jacques Langendorff, a appel "l'cole de la ligne claire", par rfrence au dessinateur Herg. Il ne faut pas chercher compliquer encore des problmes qui sont trs complexes, souvent subtils. Clausewitz est compliqu, mais il n'est pas abscons. Et il essaie de poser dans leur globalit, dans toute leur dimension des problmes complexes, mais comme, il le dit lui-mme, il les pose dans une langue accessible. "Il faut avoir des livres, dit-il, dans lesquels le lecteur sait ce qu'il lit et l'auteur sait ce qu'il dit". C'est une exigence qui est parfois perdue de vue notre poque.

Est-il aujourd'hui pertinent d'enseigner la pense clausewitzienne dans les coles de commerce?

C'est comme Sun Zi qu'on sme beaucoup dans les coles de commerce!
J'ai personnellement les plus grands doutes ce sujet dans la mesure o le commerce et la guerre ne sont pas des activits comparables, leurs logiques sont diffrentes. On peut toujours enseigner Clausewitz car c'est un homme suprmement intelligent, et on a toujours quelque chose apprendre de la frquentation d'un homme intelligent. Si vous faites de la thologie, il n'est pas possible que la frquentation de saint Thomas d'Aquin , ou de saint Bonaventure, ou du bienheureux John Duns Scot ne vous rende pas plus intelligent, car quand vous avez affaire des sommets de la pense, vous devez ncessairement en tirer profit, moins d'tre totalement idiot, ce qui peut ventuellement arriver. Mais enfin, il n'est pas absolument obligatoire de commencer par la thologie pour tudier la stratgie et il n'est pas non plus obligatoire de commencer par la stratgie pour apprendre le commerce. Il y a d'autres disciplines certainement mieux adaptes.

Propos recueillis par Michel Roucaud
( Mis en ligne le 06/04/1999 )
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