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Histoire & Sciences socialeset Poches  

Régner et gouverner - Louis XIV et ses ministres
de Thierry Sarmant & Mathieu Stoll
Perrin - Tempus 2019 /  12,50 €- 81.88  ffr. / 886 pages
ISBN : 978-2-262-08029-7
FORMAT : 11,0 cm × 18,0 cm

Première publication en avril 2010 (Perrin - Pour l'Histoire)

L'auteur du compte rendu : Agrégé et docteur en histoire, Alexandre Dupilet est professeur dans le secondaire.

Thierry Sarmant collabore à Parutions.com


Le cœur de l’État

. «Quant à la manière dont se conduisaient les affaires, à la vraie pratique des institutions, nous n'en avons que des idées confuses et souvent fautives». On pourrait croire que cette réflexion de Tocqueville, qui ouvre L'Ancien Régime et la Révolution, a aujourd'hui perdu de sa pertinence. L'historiographie de l'Ancien Régime, et plus particulièrement celle consacrée à Louis XIV, s'enrichit régulièrement d'études de qualité comme peut en témoigner dans ces colonnes le dossier consacré au «Soleil et ses rayons». Pourtant, on ne peut que le constater : si les principaux ministres de Louis XIV ont déjà été l'objet de biographies, si les fondements sociologiques du pouvoir ont récemment suscité de brillantes analyses, on ne sait pratiquement rien de l'exercice quotidien du pouvoir politique sous le règne du Roi-Soleil. Comment se déroulait l'expédition des affaires ? En quoi consistait le travail du roi et de ses ministres ? Quelles relations entretenaient les grands dignitaires avec le roi mais aussi avec leurs services ? Telles sont les questions qui sont au centre de l'ouvrage important de Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, qui, à plusieurs titres, peut être qualifié de novateur.

Novateur d'abord par l'objet d'histoire étudié, les pratiques gouvernementales d'Ancien Régime. Les deux auteurs nous entraînent au coeur de l'État, aussi bien dans ses grandes allées que dans les coulisses. Dans les Conseils de gouvernement, lieux «d'information et de délibération», dans le cabinet de Louis XIV où le roi reçoit ses secrétaires d'État et ses conseillers. Nous pénétrons ensuite dans les départements des ministres puis au sein des bureaux des commis où s'effectue la plus grande part du travail administratif. C'est là que sont élaborés puis expédiés les actes royaux et la correspondance. Les deux auteurs, anciens élèves de l'Ecole des chartes, ne résistent pas à nous livrer, à cette occasion, une étude diplomatique virtuose qui comblera les nostalgiques de Georges Tessier.

Novateur aussi car il enrichit considérablement la connaissance que nous avions de Louis XIV et de ses ministres. Ce livre n'est pas seulement une analyse captivante du gouvernement du Grand Roi, il fourmille d'informations inédites sur le monde de l'administration versaillaise. Thierry Sarmant et Mathieu Stoll ont ici habilement exploité un gisement d'archives considérable qui jusqu'alors avait été délaissé (on pense notamment aux arrêts du Conseil ou aux archives du département de la Religion prétendue réformée). L'index, magnifique, rendra plus d'un service aux étudiants et aux chercheurs.

Novateur enfin car les conclusions des auteurs viennent remettre en cause quelques certitudes sur le règne de Louis XIV. La «Révolution» de 1661 ne serait qu'un «ajustement», la «rationalisation» d'une organisation gouvernementale déjà en germe sous les Valois. Alors que la mort de Colbert ou la révocation de l'Edit de Nantes sont généralement considérées comme une rupture, c'est ici le tournant gouvernemental de 1691 qui est mis en avant. Avec la mort de Louvois prend fin le «temps des grands ministres» auquel succède celui de secrétaires d'État au tempérament plus lisse. Louis XIV devient alors «son propre Premier ministre » assumant une charge gouvernementale plus lourde, s'impliquant davantage dans la gestion quotidienne des affaires. Enfin, contrairement à ce que pouvait affirmer Saint-Simon, le Conseil du roi occupe toujours une place centrale dans le gouvernement de la monarchie et le travail du roi en tête-à-tête avec les ministres, la «liasse», en est le complément idéal. Au fil des pages, se dessinent les portraits d'un Louis XIV peu connu, d'un roi «de plume», dont la figure tranche avec celle plus célèbre du «roi de guerre» ou «de gloire», et de ministres qui sont à la fois des politiques et des administrateurs, le tableau d'un État qui n'est plus seulement un État de justice mais aussi un «État administratif et bureaucratique». Ce modèle de gouvernement, perfectionné plus qu'inventé sous le règne de Louis XIV, ne fut pas véritablement remis en cause par la Révolution. C'est en effet ce que nous apprend le dernier chapitre du livre qui étudie la fortune des institutions louis-quatorziennes jusqu'à l'effondrement du Ier Empire.

De même que l'ouvrage de Michel Antoine, Le Conseil du roi sous le règne de Louis XV, republié par les éditions Droz, ce livre est un ouvrage de référence. L'absence de notes constitue cependant une lacune dommageable. Ce manque est en partie comblé par une présentation très soignée des sources à la fin de l'ouvrage. Régner et gouverner constitue enfin une invitation stimulante à la recherche, voire un manifeste pour une nouvelle histoire politique moins centrée sur les représentations que sur le fonctionnement concret des institutions. Si le règne de Louis XIV a largement été défriché, Thierry Sarmant et Mathieu Stoll laissent clairement entendre qu'il reste bien d'autres gouvernements, monarchique, républicain ou consulaire, à étudier sous l'angle des pratiques politiques et administratives.

Alexandre Dupilet
( Mis en ligne le 21/06/2019 )
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