L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Antiquité & préhistoire  

Naissance des divinités, naissance de l'agriculture - La révolution des symboles au Néolithique
de Jacques Cauvin
CNRS éditions - Biblis 2013 /  9,50 €- 62.23  ffr. / 312 pages
ISBN : 978-2-271-07500-0
FORMAT : 11,0 cm × 17,8 cm

Premire publication en mars 2010 (CNRS ditions)

L'auteur du compte rendu : Docteur en sociologie, diplm de lInstitut dEtudes Politiques de Paris et de la Sorbonne (matrise de philosophie), Christophe Colera est l'auteur, entre autre, chez LHarmattan, de Dialogue sur les alas de lhistoire (2010).


Comment les dieux créèrent des paysans

Feu-Jacques Cauvin, prhistorien, directeur de recherche au CNRS, qui dirigea de nombreux chantiers de fouilles au Liban en Syrie et en Turquie, fut une sommit des tudes archologiques franaises. Son livre Naissance des divinits, naissance de lagriculture, initialement paru en 1994, et quaujourdhui les ditions du CNRS publient nouveau, est dsormais un grand classique de la rflexion sur les origines de lagriculture dans lhistoire humaine: un livre dense, prcis, extrmement bien document, et qui, de surcrot, propose des pistes de rflexion nouvelles, une grille de lecture bien diffrente des prhistoriens antrieurs et riche en enseignements sur les moteurs de lvolution, qui firent du primate humain un animal sdentaire dispos transformer profondment son environnement.

Le sujet nest pas simple. Au Proche-Orient, autour de 9000 avant J.-C. (au khiamien), des petites communauts sdentarises ne se contentent plus de rcuprer quelques graines de bl sauvage pour les semer de temps en temps et rcolter quelques supplments leur menu habituel de chasseurs-cueilleurs (comme on le faisait au natoufien). Elles organisent toute leur socit autour dune conomie des semailles et de la rcolte annuelle. Pourquoi?

Seule une tude minutieuse des civilisations qui apparaissent l permet dclairer ce mystre: celles du PPNA (Pre-Pottery Neolithic A) avec ses trois dclinaisons: le sultanien en Palestine, laswadien en Syrie, le mureybtien sur le Moyen Euphrate (qui est au cur du processus); et celle du PPNB (Pre-Pottery Neolithic B).

Lagriculture, nous dit Jacques Cauvin, nest pas le fruit dune pnurie de gibier ni dune pression dmographique: elle rsulte dune rvolution des symboles, qui nest ni plus ni moins que linvention du divin. Alors qu Lascaux en Europe, les Magdalniens, 6000 ou 8000 ans plus tt, peignent des successions danimaux qui ne sont visiblement pas voues ladoration (quelque sacralit quon puisse prter cet art parital), au Levant deux figures simposent: celle dune forme fminine qui sera la desse-mre (avec son cortge danimaux inquitants), et son pendant masculin, un taureau, souvent entours de figures dorants qui manifestent leur transcendance (deux figures qui resteront prgnantes dans la haute antiquit levantine). Linvention de ces dieux induit une dynamique psychique particulire chez ltre humain: Une topologie verticale, nous dit Jacques Cauvin, sinstaure alors dans lintimit mme du psychisme, o ltat initial dangoisse peut se muer en assurance au prix dun effort mental ascensionnel vcu comme un appel une instance divin extrieure et plus leve que lui, une rvolution psychique qui ne peut quavoir de srieuses implications sur les actes de nos anctres.

On est encore loin des socits hirarchises des grands empires agraires dEgypte et de Msopotamie. Point de chef dot des attributs divins de la souverainet, point de caste clricale (seulement quelques individus initis, des chamans), mais dj des crmonies festives qui distinguent certains morts dexception (sans doute des sacrifices humains, avec les cultes autour des crnes au PPNB), et des espaces particuliers ddis au culte (des enclos, certains lieux domestiques) prfiguration des futurs grands temples.

Lagriculture vient aprs cette rvolution religieuse. Elle en est, estime Jacques Cauvin, un prolongement, une manifestation au mme titre que les autres pratiques rituelles censes faire passer dans le rel autour de soi le nouveau systme symbolique qui a merg dans les esprits. Cest dune vritable interaction entre symbole et praxis dans lespace environnant quil faudrait parler.

Cette rvolution donne sa culture un rayonnement spcifique qui va aussi lui confrer une dimension quasi imprialiste, travers laquelle lagriculture comme mode de vie va pouvoir gagner dautres peuples. Le cas est flagrant avec la nolithisation de lAnatolie partir de la culture agricole du PPNB du Moyen Euphrate entre 8000 et 7000 avant J-C. Lhomme de la fin du PPNB mettra ainsi en scne sa matrise de la nature dans la reprsentation de la tauromachie, construira des maisons rectangulaires en plein air, viriles et offensives, et non des maisons rondes enfouies dans le sol, se lance lassaut des mers jusqu Chypre, et du dsert syrien, sans quaucune ncessit conomique ly pousse, simplement certain de sa vocation dominer le monde.

A lappui de sa dmonstration, Cauvin mobilise et critique les rflexions de Ian Hodder, Claude Lvi-Strauss et Jean-Pierre Vernant sur les systmes symboliques. Prenant ses distances avec le logocentrisme du structuralisme, cest principalement dans le sillage du troisime que lauteur inscrit sa dmarche, et donc aussi dans celui de Creuzer et Cassirer. Pour lui, limage symbolique prcde le mythe, en donnant voir immdiatement et avant tout discours, sous une forme concrte, et sensible "la prsence de ce qui, en tant que divin, chappe aux limitations du concret, du sensible, du fini". En tenant ensemble la culture matrielle et les lments non utilitaires, on peut ainsi reconstituer lossature de lunivers symbolique des premiers peuples nolithiques. Cette magistrale re-cration travers le legs de strates gologiques dun monde quon pourrait croire perdu pouvait permettre lauteur de conclure,non sans un certain panache, contre la tradition des prhistoriens qui subordonnaient les progrs de notre espce aux contraintes de leur environnement, et contre Marx pour qui le fait brutal devait vaincre lidalisme : Il est piquant de constater que ce sont les faits brutaux de la stratigraphie qui contribuent rendre dans ce domaine la position matrialiste intenable, en inversant lordre chronologique des facteurs sur une tranche de lhistoire humaine de mieux en mieux connue.

Bien sr, le lecteur sceptique peut mettre quelque doute sur la lgitimit en dire autant sur la base de traces aussi fragmentaires que celles que nous laissent des temps aussi anciens, au vu de leur nature mme (du mobilier funraire, des dpts alimentaires) et du fait que Cauvin recourt une grille dinterprtation trs lie la gestion des angoisses (il fait du reste ouvertement rfrence la psychanalyse dans son introduction). Et dailleurs ces conclusions resteraient-elles valides si lon venait demain dcouvrir dautres foyers de nolithisation dans des zones moins bien explores que le Proche-Orient (en Afrique par exemple)?

Force est de constater en tout cas que ce travail riche en sources de rflexions philosophiques sur laventure humaine reste au plus prs des dcouvertes scientifiques de son poque. On est dun bout lautre ( la diffrence danciennes spculations sur la prhistoire comme celles de Georges Bataille par exemple) dans ltude la plus minutieuse des trouvailles archologiques les plus rcentes (celles du dbut des annes 1990). Cette rigueur rend parfois le livre un peu aride, mais demeure aussi, naturellement, la meilleure caution de la thse trs stimulante quil dfend.

Christophe Colera
( Mis en ligne le 23/04/2013 )
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