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Histoire & Sciences socialeset Antiquité & préhistoire  

Les cultes à mystères dans l'antiquité
de Walter Burkert
Les Belles Lettres - Vérité des mythes 2003 /  18 €- 117.9  ffr. / 194 pages
ISBN :  2-251-32436-4
FORMAT : 15x22 cm

L'auteur du compte-rendu : Michel Debidour, ancien lve de l'ENS (Ulm), est agrg de l'Universit, ancien membre de l'Ecole Franaise d'Archologie d'Athnes, et docteur es-lettres. Il est professeur l'universit Lyon III et directeur du Centre d'Etudes et de Recherches sur l'Occident Romain. Il enseigne l'histoire ancienne et l'archologie et travaille plus particulirement sur l'conomie du monde antique.

Les cultes à mystères des Grecs et des Romains d'Eleusis à Mithra

W. Burkert est un professeur suisse dj bien connu des spcialistes pour ses tudes sur la religion grecque. Ce volume constitue une mise au point prcieuse sur un des aspects, par force, les moins connus de la religion grecque : il tente une sorte de phnomnologie des cultes mystres dans l'Antiquit, sur une dure chronologique de mille ans. Les religions mystres, on les connat mal, mais il ne faut pas s'imaginer trop vite qu'elles ont toutes t tardives, orientales, et d'essence spirituelle. Les Grecs les ont dj connues, et pas seulement Eleusis.

Faute de pouvoir traiter de tout (et certains mystres locaux sont encore moins connus que les autres), et plutt que de d'numrer des crmonies, l'auteur a prfr une prsentation thmatique, abordant successivement les besoins, l'organisation, la thologie, et l'extraordinaire exprience. Il fonde ses analyses sur cinq exemples principaux, propos desquels nous sommes comparativement moins mal renseigns : les mystres d'Eleusis, les mystres dionysiaques, ceux de la Grande Mre (Cyble), ceux d'Isis, et ceux de Mithra.

Les sources sont presque toujours fragmentaires ou allusives (mais on n'est gure mieux loti sur l'oracle de Delphes). Le chercheur doit donc faire flche de tout bois : les textes littraires, mais aussi les inscriptions, voire les papyri d'Egypte (comme celui de Gourob, une suite d'invocations secrtes qu'on peut rapprocher de Dionysos), ou les lamelles d'or dcouvertes en Thessalie en 1987. Il est mme tentant mais prilleux de recourir au tmoignage du roman grec : y a-t-il vraiment chaque fois, derrire le rcit obvie, le thme d'une initiation sous-jacente ? L encore, malgr tout l'intrt des travaux de K. Krnyi et de R. Merkelbach, il faut se garder de faire preuve d'esprit de systme.

Qui dit mystres dit certes secret (on a gard deux exemplaires du serment qui tait exig des initis d'Isis), mais surtout crmonie d'initiation. Les initis n'ont pourtant jamais form des socits secrtes. Chez Mithra, les esclaves taient admis, mais les femmes taient exclues. En tout cas, le concept d'glise tel que nous l'entendons est tranger toutes les religions paennes, et les mystres n'ont jamais form de vraies communauts religieuses comme l'ont fait connatre le judasme puis le christianisme. Mme si les modernes ont cr des mots pour dsigner les sectateurs, qu'ils appellent les Mithriastes, les Mithraques, ou les Mithriaques, les Anciens, eux, n'ont jamais connu de tels termes. Le paganisme polythiste tant accueillant et sans exclusive, il n'existait aucune barrire avec les autres cultes : adhrer des mystres n'obligeait en rien renier sa foi antrieure. Malgr la rgle du secret, ces cultes taient ouverts, et l'on ignorait la notion d'hrsie ou celle d'excommunication.

A chaque fois les mystres rpondent plus ou moins aux besoins personnels des fidles, besoins qui n'taient gure pris en compte par les religions antiques normales, beaucoup plus collectives. Il s'agit chaque fois d'un culte spcial rpondant une option individuelle. Les tmoignages relatifs un au-del sont fort peu nombreux, et les esprances qu'on venait chercher taient plus souvent terrestres que post mortem. Chez Mithra, le sang du taurobole tait purificateur, mais l'effet en durait vingt ans seulement. Aprs quoi, il fallait recommencer.

Comment se droulaient les crmonies ? Le secret a t bien gard, mais on prend peu de risque parier d'abord sur l'effet psychologique des crmonies collectives ( Eleusis, le Tlestrion pouvait accueillir plusieurs milliers de mystes). Du contenu, non seulement les sources ne disent rien, mais elles affirment l'occasion que l'exprience se situe au-del du dicible. Ambivalente, elle est ce qu'il y a de plus terrifiant, mais aussi de plus lumineux. Des esprits rationalistes ont imagin que, pour conditionner les initis, on recourait des drogues hallucinognes, mais l'effet des drogues aboutit plus l'isolement de chacun qu' un sentiment de communaut Il reste que, au-del de l'exprience intime, les mystres (comme la religion grecque et les autres religions antiques courantes) comportaient aussi le plaisir de festoyer et de bien boire, comme quelquefois de participer des orgies sexuelles.

Peut-on dgager une thologie des cultes mystres ? A ct du silence dj mentionn des sources, il parat difficile de rpondre par l'affirmative, et sans doute Aristote a-t-il raison de dire qu'il ne s'agit pas d'apprendre (mathein) mais d'prouver (pathein). Que montrait-on aux initis ? Plus probablement des symbolismes rituels plutt que des machinations fantasmagoriques. Visiblement ces symbolismes recouraient volontiers l'allgorie, la nature, la vgtation : la Terre Mre, le cosmos, l'astrologie. Les cultes se prtaient ainsi facilement des interprtations philosophiques, et c'est une des raisons pour lesquelles les romans comme les essais ont su, l'occasion, en tirer parti. Mais il n'existe pas de baptme attest dans les mystres pr-chrtiens, malgr l'exemple invoqu des Baptai d'Eupolis (ceux qu'on plonge, ou les baptiss) au Ve s. av. J.-C.

Les cultes mystres ont pourtant rencontr certaines oppositions : d'emble, ils ont suscit la mfiance et les soupons des autorits. Cicron, tout comme Philon d'Alexandrie, a souhait l'interdiction des cultes privs. On a mme quelques rares tmoignages d'inscriptions qui expriment le dsenchantement de parents ou d'amis devant l'chec de l'assurance qu'ils attendaient des initiations : accomplir tous les mystres, par les bons soins de ses parents, n'a pas empch le jeune Antonios de mourir l'ge de sept ans

Aurons-nous jamais la rponse toutes ces questions difficiles ? Il est permis d'en douter. Et bien des inconnues de faits subsistent : ainsi on ignore mme s'il y avait ou non des mystres au sanctuaire d'Eleusis, la succursale homonyme du sanctuaire athnien en Egypte. Reste l'tonnante fascination d'une documentation fragmentaire, qui laisse trop facilement la porte ouverte toutes les imaginations.

Ce livre rudit (au meilleur sens du terme) est l'adaptation d'une srie de quatre confrences. Il s'appuie sur des notes, il est complt par un index et une bibliographie dtaille. Pourtant ce volume, comme l'ensemble de la collection, se veut accessible au grand public cultiv, et il le mrite aussi bien par la richesse de l'information que par la sret de ses sources.

Michel Debidour
( Mis en ligne le 28/11/2003 )
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