L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Antiquité & préhistoire  

La Vie sexuelle à Rome
de Géraldine Puccini-Delbey
Seuil - Points histoire 2010 /  12 €- 78.6  ffr. / 383 pages
ISBN : 978-2-7578-1791-9
FORMAT : 11cmx18cm

Premire publication en fvrier 2007 (Tallandier)

L'auteur du compte rendu : Yann Le Bohec enseigne lhistoire romaine la Sorbonne. Il est lauteur de plusieurs ouvrages adresss tant aux rudits quau grand public. Il a notamment publi LArme romaine sous le Haut-Empire (Picard, 3e dit., 2002), LArme romaine sous le Bas-Empire (Picard, 2006, prix Millepierres de lAcadmie franaise), Csar, chef de guerre (ditions du Rocher, 2001), La Bataille du Teutoburg (Les ditions Maisons, 2008) et LAfrique romaine (Picard, 2005).


Romains coquins

Il est bien de faire de la sexualit un sujet comme les autres, et de le traiter sans fausse pudeur, en laccompagnant dun dossier iconographique choisi avec soin, mme sil parat peut-tre un peu lger. Il est utile de laccompagner de citations, ici bien choisies, et de recourir une solide rudition, qui parat mme parfois un peu lourde (nous sommes heureux de savoir que lauteur a lu X et Y ; mais on peut alors objecter quelle na pas pris en compte Z et W).

Dans son introduction, lauteur rappelle que lobscnit tait condamne au plus haut point par la morale des Romains ; la sexualit, pour eux, appartenait la sphre du priv, et elle reprsentait une menace pour la dignitas, tout comme livresse, serions-nous tent dajouter. Pourtant, une certaine hellnisation des murs stait accompagne dune relative libralisation, vidente au moins dans la capitale (le mot Romain dsigne soit un habitant de cette ville, soit un homme accultur). De fait, la vie sexuelle variait considrablement suivant le milieu social (les riches ne faisaient pas lamour comme les pauvres), suivant les rgions (les Romains de Rome, les Italiens et les provinciaux, de lOuest et de lEst, suivaient leurs propres traditions), et suivant les poques (une volution peut tre mise en vidence). Nous trouvons un peu caricatural le schma alors prsent, qui oppose ceux qui ont le pouvoir et qui pntrent ceux qui nont pas le pouvoir et qui sont pntrs : dans un tat monarchique, les pourcentages des uns et des autres risquent dtre fortement dsquilibrs.

Une premire partie, compose de quatre chapitres, dcrit le modle du citoyen romain, qui se doit dtre viril. Il le prouve dans son mariage, dont le droulement rpond des proccupations notamment religieuses et surtout eugniques : il faut avoir un garon bien form. La sexualit se pratique galement, et surtout, serions-nous tents de dire, hors mariage. Ladultre, le concubinage et le recours aux prostitues rendaient possible ce vagabondage rotique (nous remarquerons que Mireille Corbier donne du mot alumni une dfinition moins populaire que celle qui est propose ici ; de mme, nous ne pensons pas, avec Claude Nicolet, que la table dHracle donne le texte de la lex Iulia municipalis : elle renvoie un texte sans doute antrieur). Les amours masculines ont-elles t pratiques avec frquence ou non, taient-elles bien ou mal vues ? Les questions sont bien poses. Et peut-tre faut-il se mfier du Satiricon de Ptrone, un roman qui dcrit un milieu limit et en partie invent.

La deuxime partie rappelle que lhomme tait considr comme un tre suprieur la femme. La question de lrotisme est alors pose. Lart de la sduction, les positions, et notamment lequus eroticus, le plaisir masculin et le plaisir fminin, tout est abord et trait. En marge de lrotisme, le viol et la perversion sont examins (voir le cas lagalmatophilie, peu pratique de nos jours, semble-t-il).

Le corps obissait une politique. Il devait servir la reproduction, mais les femmes pensaient la contraception et lavortement. Un point particulier est alors abord, celui des maladies sexuellement transmissibles. La troisime partie rappelle que la sexualit a suscit des critiques et des condamnations. Les mdecins recommandaient la prudence au nom de lhygine. Les philosophes taient davantage partags, les picuriens, surtout ceux qui appartenaient lcole cyrnenne, prnaient une libert que rprouvaient les picuriens de stricte obdience et les stociens. Les moralistes, comme Caton, rejoignaient ces derniers. Quant aux historiens, groupe auquel nous prtons une grande attention, ils ont recouru une image pour dconsidrer certains empereurs, dont ils ont fait des monstres sexuels. En conclusion, et ici nous laissons volontiers la parole lauteur , la sexualit Rome se situe du ct des forces de la vie qui accorde au phallus une puissance cratrice.

Le sujet tait fort difficile, pour trois raisons. Dabord, nous manquons denqutes, de statistiques. Ensuite, les modernes ont eu parfois tendance transposer dans le pass leurs phantasmes et leurs idologies. Enfin, le maniement des sources ne va pas de soi : les textes littraires sadressaient une minorit, les intellectuels, alors que lpigraphie traduit le sentiment dominant dune partie plus modeste de la population. Or les centaines de milliers dpitaphes qui ont t publies traduisent une morale qui nest pas sans voquer celle qui avait cours dans la petite bourgeoisie franaise du milieu du XIXe sicle : le mari aimait sa femme, qui le lui rendait bien, et les parents adoraient leurs enfants qui le leur rendaient tout autant.

Outre le sujet, qui attirera des lecteurs, nous nen doutons pas, cet ouvrage pose des questions nombreuses, ouvre des pistes et il faut esprer quil ouvrira la voie de nouvelles publications.

Yann Le Bohec
( Mis en ligne le 30/03/2010 )
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