L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Moyen-Age  

Philippe de Commynes
de Joël Blanchard
Fayard 2006 /  28 €- 183.4  ffr. / 584 pages
ISBN : 2-213-62853-X
FORMAT : 14,5cm x 22,5cm

Contre mauvaise fortune…

Ecrire une biographie dcrivain nest pas chose aise, car un grand homme de lettres peut se rvler personnage insignifiant ou ennuyeux. Heureusement, Philippe de Commynes fait partie de ces hommes qui ont fait lhistoire avant davoir eu le temps, lopportunit et la capacit de lcrire. Talent utile pour passer la postrit De trs nombreuses tudes ont t consacres Philippe de Commynes, toutes partielles, portant sur lun ou lautre des nombreux pisodes de sa vie, sur son criture, ou encore sur le crdit accorder ses mmoires. Jol Blanchard, diteur de nombreux textes mdivaux, traducteur des mmoires de Commynes, publie chez Fayard une premire biographie complte du conseiller et mmorialiste.

Lauteur fait la part belle au conseiller, gardant le mmorialiste pour le dernier quart de son ouvrage. Pari courageux, il ne consacre pas plus de pages au sommet de la carrire de Commynes, lorsquil fut un des conseillers les plus couts de Louis XI, de 1472 1483, quau reste de sa vie, au bilan nettement plus contrast. Quel contraste en effet entre les dbuts fulgurants du jeune Commynes, pass du service de Charles le Tmraire celui de Louis XI lge de 27 ans seulement, et un long dclin qui stend sur prs de trente ans, de 1483 sa mort, survenue en 1511. Le choix du ralisme chronologique nous restitue une vie dans son ensemble, et parvient bien faire comprendre ltat desprit et la personnalit du mmorialiste. Cest donc une biographie au sens plein du terme, dautant plus intressante quil est rare de disposer dune telle documentation sur un personnage reprsentatif dun milieu, celui des conseillers princiers de lEurope mdivale.

J. Blanchard commence par faire un sort aux interprtations aussi anachroniques que caricaturales faisant de Commynes le tratre par excellence, en un temps o conseillers et grands seigneurs changeaient facilement de matre. Les liens fodaux, rods et enchevtrs, laissaient en effet tout loisir de choisir le prince le plus fortun : le roi de France ntait-il pas le suzerain du duc de Bourgogne ? Nombreux furent ceux qui se le rappelrent aprs la dfaite et la mort de Charles le Tmraire en 1477. Commynes, au moins, quitta ce dernier au fate de sa puissance. Ctaient donc les circonstances dans lesquelles on quittait le service dun prince qui faisaient la trahison, plus que le changement dallgeance.

Lauteur relativise ensuite le dclin de linfluence de Commynes auprs de Louis XI, lorsque le roi, aprs 1477, tente de rgler par la force le conflit qui loppose une maison de Bourgogne dsormais sa merci, alors que Commynes dfendait un rglement pacifique, cest dire un mariage unissant les maisons de France et de Bourgogne qui ft favorable aux intrts franais. La thse ne convainc pas entirement, car, sil est vrai que Commynes se vit confier dimportantes et trs rmunratrices missions diplomatiques en Italie, il ne sagissait l que dun front tout fait secondaire pour le roi, qui ne songeait qu y prserver le fragile quilibre existant entre les principales puissances de la pninsule.

Aprs la mort de Louis XI, il est mis lcart par les Beaujeu, et prend trs inconsidrment le parti des princes rvolts contre la rgence, ce qui lui vaut une captivit prouvante. Il lui faut plusieurs annes pour faire oublier ce faux pas, et surtout le dbut des guerres dItalie. Sa parfaite connaissance de la politique italienne le rend nouveau indispensable, mais il entre rgulirement en conflit avec les favoris de Charles VIII, dont aucun ne partage ses vues. Ses liens troits et intresss avec les Mdicis le placent en outre souvent en porte--faux. Ses dernires ambassades auprs des Vnitiens et du duc de Milan en 1494-1495 se soldent par des checs, et Philippe de Commynes sombre peu peu dans lanonymat.

La profusion de personnages, la diversit des missions de Commynes composent un tableau saisissant de lEurope de son temps, mais un peu touffu, voire confus pour qui ne possde pas dj une trs bonne connaissance de cette priode. Lauteur a du mal renoncer intgrer au rcit des pisodes trop peu documents, et qui restent obscurs. Dautres ne sont pas assez resitus dans leur contexte. Do parfois un sentiment dinachev, qui tient il est vrai beaucoup lchec relatif de la plupart des pratiques diplomatiques de Commynes postrieures la mort de Louis XI, et au caractre de plus en plus marginal de celles-ci.

La vie prive et la personnalit de Commynes sont au contraire parfaitement dcrites. Le lecteur est ainsi frapp par la richesse de Commynes, qui rivalise avec celle des plus grands seigneurs de lpoque, et ce en dpit dune influence politique sans cesse dclinante. En 1504 encore, il pousse le comte de Penthivre pouser sa fille unique, contre une dot somptueuse et le paiement de ses dettes. La tnacit est lvidence un trait saillant du personnage. Il est emprisonn, disgraci, saisi, assign en justice, et pourtant, jamais il ne renonce faire valoir son droit, mme lorsque celui-ci est le moins fond. Lauteur recense plus de quarante procdures judiciaires que Commynes eut soutenir, la plupart en tant que dfenseur, et la plupart manant de seigneurs sestimant, en gnral raison, spolis par Louis XI. Cest la preuve en tout cas que la justice royale, malgr sa lenteur et sa trs grande partialit mais cela a t-il vraiment chang ? , a gagn la partie, car cest dsormais devant le Parlement de Paris que se tranchent les diffrends fodaux, et non par les armes.

Toutes ces preuves lont rendu quelque peu amer et dsabus, cynique et lucide, sans pourtant, et cest sans doute ce qui droute le plus le lecteur contemporain, quil ne se dpartisse dun profond sentiment religieux. Dans ses mmoires se trouve aussi le secret de ses liens privilgis avec Louis XI : ils partageaient la mme puissante originalit, le mme pragmatisme, la mme absence totale de rflexion dogmatique et desprit de systme. La libert de ton quil utilise pour dcrire, la bataille de Montlhry, lamateurisme des Bourguignons, la peur qui le saisit, lui et ceux quil accompagnait, inquiets de la tournure des vnements, rvle un mme ddain dune socit chevaleresque suranne. La franchise du propos frappe galement. Commynes, comme Louis XI, cherche rarement enjoliver ou dissimuler ses checs. Ils en tirent dutiles leons. Au-del du malentendu de 1477, Commynes reste auprs du roi jusquaux derniers instants, et les faveurs de Louis XI ne cesseront jamais de pleuvoir, mme lorsque la mfiance inne du souverain tournera la paranoa lextrme fin de sa vie. Cette communion de pense survit la mort du roi, Commynes se faisant faire un tombeau identique celui de Louis XI, orn de la svre maxime de saint Paul : qui non laborat, non manducet (Celui qui ne travaille pas, quil ne mange pas), beau raccourci de sa vie et de sa vision du monde. Sentence qui sapplique galement au lecteur du Philippe de Commynes de J. Blanchard, qui lui aussi devra parfois peiner pour accder son riche contenu.

Amable Sablon du Corail
( Mis en ligne le 02/09/2006 )
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