L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Moyen-Age  

Lire à Byzance
de Guglielmo Cavallo
Les Belles Lettres - Séminaires byzantins 2006 /  23 €- 150.65  ffr. / 165 pages
ISBN : 2-251-44309-6
FORMAT : 17,0cm x 24,0cm

Traduction de Paolo Odorico.

L'auteur du compte rendu : agrg dhistoire, Nicolas Plagne est un ancien lve de lEcole Normale Suprieure. Il a fait des tudes dhistoire et de philosophie. Aprs avoir t assistant lInstitut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lyce de la rgion rouennaise et finit de rdiger une thse consacre lhistoire des polmiques autour des origines de lEtat russe.


Portrait du lecteur byzantin

En 1453, Constantinople tombe aux mains des Turcs et avec elle le dernier bastion du millnaire empire romain dorient. Les territoires de lancien monde byzantin sont englobs pendant des sicles dans lempire du Sultan, Byzance-Constantinople reste capitale mais devient Istanbul, do la Sublime Porte gouverne et menace longtemps la Chrtient du palais de Topkapi, tandis que la cathdrale Sainte-Sophie est transforme en grande mosque. Lors de lassaut final, le dernier empereur Palologue meurt les armes la main, une partie de la population est massacre et la ville, saccage, mais bibliothques et dignitaires byzantins migrent peu peu en Italie au XVe sicle et dj contribuent la Renaissance des lettres et de lantiquit grecque autour de la Cour pontificale. De Byzance nous restent dsormais surtout des livres. Ce rapport au pass nest pas un cas unique, tout empire tombe, toute civilisation meurt et cest le destin des civilisations de lcriture de survivre sous la forme dun des biens les plus prcieux quelles ont voulu lguer. Notre Moyen ge aussi, obsd de transmission du savoir, nous reste par quelques vestiges matriels et surtout des textes.

Dans le cas de Byzance, on a affaire une civilisation o le livre tait plus rpandu et constitutif dune haute culture ininterrompue depuis le monde grec et lempire romain. Les ouvrages byzantins taient conus pour un public de lecteurs qui en faisaient un usage personnel mais aussi pour des auditeurs solitaires ou runis dans des lieux publics ou privs. Dans notre volont de comprendre les livres de Byzance, tant pour leur contenu (suivant les divers genres pratiqus) et comme corpus de littrature que pour leur valeur de tmoignage sur la civilisation, il est important de comprendre qui taient les lecteurs de ces livres. Quelle tait leur position sociale, leur attitude face au livre, leurs capacits et leurs possibilits de sapproprier le texte crit ; leur prparation culturelle donc. Qui lisait Byzance ? Que lisaient ces lecteurs ? O ? Quand ? Comment ?

Tel est lobjet de G. Cavallo, byzantinologue italien, dans ce tableau de la lecture qui est aussi un portrait du lecteur moyen. Lire Byzance est la rcapitulation dannes dtudes et la formulation dun savoir mri, mais cest aussi le texte de sminaires de lauteur en 2003 lEcole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Le livre recueille douze leons de douze vingt pages sur les divers aspects du sujet. Bien quil sinscrive dans la tradition de la Renaissance et en poursuive luvre de transmission de la culture byzantine, Cavallo se distingue par son objet : plus le lire, ses conditions et ses modalits que ltude des oeuvres. Cest donc une tude qui croise sociologie culturelle, mentalits et histoire des pratiques intellectuelles, rapprocher des travaux de Chartier. La lecture en est aise, quoique le style et la composition nen soient pas toujours assez vifs pour passionner le lecteur. Affaire de traduction ? Le texte renvoie quelques notes de bas de page des indications utiles aux rudits, sans enliser ltudiant dans les dtails. Le cours sappuie sur la littrature scientifique et bien sr la connaissance du corpus byzantin. On trouve en fin de texte une liste dabrviations pour les revues et collections savantes et un index des noms, ainsi que la table des matires.

Prsentation, avant-propos et Une histoire possible (chap. 1) exposent le projet et sa faisabilit. Lhritage grco-romain (II) place la lecture byzantine dans la perspective de longue dure des origines antiques, en soulignant leurs poids et la spcificit de la culture chrtienne. Apprendre lire et crire (III) souligne limportance de ces apprentissages pour un empire bureaucratique centralis, soucieux de communication fiable, de transmission de la mmoire (impriale, antique et chrtienne) et didentit historique. Partant du strotype dune culture ruminant le pass, adepte des compilations, l'auteur pose la question des limites de lalphabtisation, du poids de lillettrisme et de la diffusion sociale de lducation. Sans surprise, le niveau culturel est diffrenci selon les ges, les sexes, la richesse, lactivit, le statut social, etc., quoi correspondent des accs varis lcole et des spcialisations. Buts utilitaires (conomiques et religieux) dominent dans la population la plus duque : plutt urbaine, aise et masculine. Avec des niveaux et formes de comptence du marchand laristocrate, au haut-fonctionnaire ou lecclsiastique. Devenir des lecteurs (IV) passe la pratique des livres, oriente dabord vers lhagiographie, le psautier et les romans, et note la faiblesse du nombre des femmes lectrices, toutes aristocrates. Lcrit, la voix, limage (V) insiste sur le fait que la lecture publique est encore pratique. LItalien soppose ici radicalement au byzantiniste russo-sovitique Averintzev, qui dfend la thse selon laquelle une Byzance silencieuse aurait remplac lantiquit parlante. Au croisement entre lecture et criture (VII) porte sur la volont dassimilation des textes livresques, objectif de la lecture intensive. Le lecteur moyen (VIII) essaie de dfinir les traits fondamentaux dun idal-type de lecteur de livres : homme de rang moyen-suprieur des hirarchies sociale, administrative, clricale ou militaire, pass par les coles de grammaire et rhtorique, lisant chroniques historiques, posie, ouvrages techniques, etc. A complter par Habitudes de lecture (IX) et Lorsque le lecteur se rvle (XI) sur les annotations personnelles marginales.

Moines et monastres font le thme de Lchelle du paradis (X). Comme en occident, si les monastres sont souvent le lieu de grandes bibliothques o les livres sont copis et dposs, le moine est le plus souvent un ignorant, menant vie de prire et de travail conforme son rang et sa place, qui souvent reproduit la hirarchie sociale du monde : il est certes tenu dtre capable de lire la rgle, le psautier et lvangile. Mais au XIe sicle, le nombre des moines analphabtes ou semi-analphabtes atteint un pic. Lempire latin des Croiss narrange rien. Ce nest qu partir du milieu du XIIIe sicle que le niveau monte. Mais il nexiste aucune preuve de lexistence dun enseignement dans les monastres : ce qui a exist a t trs limit. Les suprieurs (higoumnes) eux-mmes ne sont souvent pas de grands lettrs et se font assister de moines plus savants. Cela pose la question du rapport entre le rle de dpt culturel de linstitution et la vie intellectuelle de ses gardiens ! Or la plupart des moines ne sont pas affects la calligraphie qui est confie danciens spcialistes lacs. Dailleurs ce mtier lucratif dans le monde alimentait les bibliothques prives des nobles et des riches et une partie des collections monastiques proviennent de donations. Et pour finir : le livre ! (XII) rcapitule et trace le projet dune suite: reconstruire le sens plus profond du rapport entre lhomme et le livre.

Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 08/11/2006 )
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