L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

La Courlande et les Lumières
de Anne Sommerlat
Belin 2010 /  29 €- 189.95  ffr. / 304 pages
ISBN : 978-2-7011-5471-8
FORMAT : 13,5cm x 21,5cm

Les auteurs du compte rendu :

Archiviste-palographe, docteur de l'universit de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est responsable des collections de monnaies et mdailles du muse Carnavalet aprs avoir t adjoint au directeur du dpartement des monnaies, mdailles et antiques de la Bibliothque nationale de France. Il a publi Les Demeures du Soleil, Louis XIV, Louvois et la surintendance des Btiments du roi (2003), Vauban : l'intelligence du territoire (2006, en collaboration), Les Ministres de la Guerre, 1570-1792 : histoire et dictionnaire biographique (2007, dir.).

Jean-Pierre Sarmant est inspecteur gnral honoraire de lducation nationale.


Une province allemande de la ''République des Lettres''

La Courlande semble si peu connue du public franais (tout au plus mentionne-t-on parfois le sjour du futur Louis XVIII de 1804 1807) quune srie tlvise romantique des annes 70 (La Demoiselle dAvignon) avait choisi ce nom comme celui du pays nordique imaginaire o se droulait laction. Il faut dire que lidentit tant gographique que culturelle de la Courlande ne va pas de soi.

Sur la carte, le duch de Courlande, entit politique bien dfinie, protectorat polonais, de sa cration en 1561 son absorption par lEmpire russe en 1795, stend sur les parties occidentale et mridionale de la Lettonie, sa capitale est Mitau (aujourdhui Jelgava). Riga, actuelle capitale de la Lettonie, nen fait pas partie, elle est alors la capitale de la Livonie voisine (constitue de lest et du nord de la Lettonie et du sud de lEstonie), annexe la Russie depuis 1721.

On peut tre surpris que lauteur annonce quele rle de lAllemagne dans lespace baltique est la source de la prsente analyse des Lumires en Courlande. Etay par des rfrences presque exclusivement en allemand, cet ouvrage, dont lauteur est une spcialiste de la culture allemande, ne traite pratiquement ici que de cette dernire. Il ny a pourtant pas lieu den tre tonn, car lpoque considre, si les Lettons reprsentaient prs de 90% de la population de la Courlande, prs de 99% dentre eux vivaient la campagne; Ctaient pour lessentiel des serfs illettrs, et la vie culturelle tait le fait dAllemands ou dtrangers qui utilisaient la langue allemande.

Anne Sommerlat dcrit la composition sociale de llite: nobles (les fameux barons baltes, hritiers des chevaliers teutoniques), mdecins, pasteurs. Elle relate comment, par les changes universitaires, les correspondances, les voyages, les participations des socits, la lecture puis la production de revues, sest constitue au cours du XVIIIe sicle un vritable rseau savant courlandais. La Courlande reste un pays arrir mais elle est une tape sur la route de Berlin Saint-Ptersbourg et lactivit intellectuelle bnficie dune censure relativement modre. Lessentiel du livre dcrit les divers aspects de cette vie de lesprit dans la Courlande germanophone avec beaucoup de prcision et de nombreuses rfrences aux sources.

Le chapitre Incertitudes politiques se prsente comme un vritable abrg de lhistoire tourmente de cette rgion de confins. On y voit lvolution des opinions au sein dune aristocratie dont le patriotisme se rduit en fait la recherche du protecteur qui maintiendra au mieux ses privilges. Ayant constat que les intrts de llite germanophone ont t bien prservs en Livonie et en Estonie aprs lincorporation de ces provinces dans lEmpire russe, cette aristocratie se rsout assez facilement au remplacement du protectorat de la Pologne finissante par la tutelle de Saint-Ptersbourg.

Le chapitre intitul Les Aufklrer et la population lettone prsente les tous premiers pas du dveloppement de la conscience nationale dun peuple christianis seulement la fin du Moyen Age et rest trs longtemps isol. Sa langue, transcrite par des pasteurs allemands partir de la Rforme, commence faire lobjet de productions crites autres que religieuses partir de la seconde moiti du XVIIIe sicle. Ce sont toutefois encore des Allemands qui sont lorigine de la publication en letton de modestes opuscules de vulgarisation (calendrier, mdecine, agriculture). Par ailleurs, la transcription de chants et de pomes lettons (dainas), dans lesquels les pasteurs avaient reconnu bon droit des survivances des traditions paennes, fascine des intellectuels allemands tels que Herder. Cette dcouverte par lEurope savante des productions de peuples premiers jouera un rle important dans lessor du romantisme. De nos jours, ce sont les indo-europanistes qui se dlectent des dainas et de leurs homologues lituaniens les dainos, en y cherchant les traces de notre lointain pass.

Il faudra attendre le XIXe sicle pour que le peuple letton devienne, trs progressivement, un acteur de sa propre histoire.

Jean-Pierre & Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 06/04/2010 )
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