L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

Chamlay - Le stratège secret du Louis XIV
de Jean-Philippe Cénat
Belin - Portraits 2011 /  20 €- 131  ffr. / 203 pages
ISBN : 978-2-7011-5244-8
FORMAT : 13,6cm x 21,5cm

L'auteur du compte rendu : Agrg et docteur en histoire, Alexandre Dupilet est professeur dans le secondaire.

Au service secret de Sa Majesté

Certains historiens ont le talent de dcouvrir et dexhumer des limbes du pass des personnages totalement oublis. Cest le cas de Jean-Philippe Cnat qui consacre une alerte biographie au marquis de Chamlay dans la nouvelle collection ''Portraits de Belin''. Car hormis les spcialistes dhistoire militaire et les nostalgiques du Grand Sicle, qui connat encore Chamlay? Et pourtant, celui-ci joua un rle fondamental dans la direction de la guerre auprs de Louis XIV, dont il fut un conseiller cout et apprci, une sorte de ministre de la guerre occulte, si secret quil nen reste aujourdhui aucun portrait clairement identifi.

Jules-Louis Bol, sieur de Chamlay, tait issu dune famille modeste. Cependant, son pre, client de Michel Le Tellier, avait su jouer de ses relations la Cour pour slever dans la hirarchie sociale et obtenir pour son fils la charge de marchal des logis et camps des armes du roi. Ce poste tait alors considr comme secondaire: le marchal des logis ne jouait aucun rle durant la bataille. En revanche, lui incombait la lourde tche dorganiser lapprovisionnement et de rgler le dplacement des troupes. Trs vite, le jeune Chamlay sillustra dans cette fonction, se faisant remarquer pendant la guerre de Hollande du Grand Cond ou de Turenne, qui considrait quil tait un des hommes les plus extraordinaires qu[il] ait jamais vu pour remplir cet office. Crature de Louvois, Chamlay rdigeait galement pour son patron des comptes rendus fort dtaills des mouvements des troupes, qui faisaient les dlices du ministre et de Louis XIV, leur donnant lillusion quils participaient eux-mmes aux campagnes militaires. Il fut enfin amen travailler directement avec le roi et rdiger avec lui les ordres de marche des troupes lorsque Louis XIV se rendait sur les champs de bataille. Au cours de ces sances de travail, le Grand roi put discerner les aptitudes remarquables de son interlocuteur. Ds lors, Chamlay ne fut plus simplement considr comme un simple marchal des logis mais aussi comme un stratge avis. Les avis et rapports quil adressait Louvois et Louis XIV taient attentivement examins et avaient souvent plus de poids que ceux du marchal charg de commander larme. Chamlay eut ainsi une importante part de responsabilit dans le clbre ravage du Palatinat: ce fut lui qui conseilla Louvois de pratiquer la politique de la terre brle, de raser certaines places fortes, les effectifs militaires franais tant en trop faible nombre pour pouvoir les occuper toutes.

La mort de Louvois renfora la position de Chamlay. Fidle la mmoire de son illustre et dfunt protecteur, qui avait souhait que son fils Barbezieux lui succde, Chamlay refusa de devenir secrtaire dtat de la Guerre. Mais dsormais, il devenait, selon le bon mot de Dangeau, une sorte dchapp de ministre. Aux secrtaires dtat de la Guerre revenait le soin de se charger des questions administratives, tandis que Chamlay rflchissait la stratgie des campagnes militaires. Si, dans les premiers temps, le marquis se rendait encore sur les champs de bataille, bien vite, il resta Versailles, discutant rgulirement avec le roi, laborant ses propositions stratgiques. Comme le montre Jean-Philippe Cnat, le marchal des logis composait minutieusement ses mmoires, sachant se montrer la fois pragmatique et imaginatif, tout en restant prisonnier, sur certains points, de certains carcans stratgiques de son poque. Il est frappant de constater que Chamlay attachait une importance capitale la cavalerie et minimisait le rle de linfanterie.

Loin de le cantonner ses fonctions militaires, lauteur montre que Chamlay avait de multiples talents. Diplomate zl mais pas toujours des plus habiles, historien officiel de Louis XIV, travaillant de concert avec Racine et Boileau, il rdigea galement de nombreux libelles qui visaient contrer la propagande hollandaise; son exprience lamena enfin rflchir et composer des projets de rformes militaires et fiscales. Le parallle avec Vauban, dont Chamlay tait fort proche, est tentant et Jean-Philippe Cnat ne se prive pas de le faire, se demandant si son hros ne fut pas un second Vauban. Si son uvre parat moins foisonnante que celle du brillant poliorcte, Chamlay connut plus de russite dans ses projets. Tandis que Vauban provoqua lagacement du roi lorsquil publia son essai sur la dme royale, Chamlay fut un des inspirateurs de la capitation et contribua, de manire dcisive, mettre en place ce nouvel impt en 1695. Il semble, en tout cas, limage de ce que Michle Virol a ralis pour Vauban, quune dition des mmoires de Chamlay serait totalement justifie et dun apport considrable pour tous ceux qui sintressent la naissance de lconomie politique.

Ces quelques lments suffisent montrer quune biographie sur Chamlay simposait. Tout en apportant une contribution importante ce chantier en plein renouvellement quest lhistoire militaire, Jean-Philippe Cnat comble avec bonheur une lacune historiographique difficilement explicable. Son ouvrage, trs agrable lire, est percutant, men tambour battant, au pas de charge, jugeront certains, qui regretteront que lauteur nait pas plus toff davantage ses rflexions sur la stratgie de cabinet et sur le rle de Louis XIV dans la direction de la guerre. A tous ceux-l, on conseillera la lecture de lopus magnum de Jean-Philippe Cnat, Le Roi stratge, publi en 2010 aux Presses Universitaires de Rennes et dont ce Chamlay constitue la plus savoureuse des mises en bouche.

Alexandre Dupilet
( Mis en ligne le 03/01/2012 )
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