L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

Versailles - La fabrique d'un chef-d'oeuvre
de Alexandre Gady
Le Passage 2011 /  39 €- 255.45  ffr. / 238 pages
ISBN : 978-2-84742-175-0
FORMAT : 30cm x 24,8cm

L'auteur du compte rendu : Archiviste-paléographe, docteur de l'université de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est responsable des collections de monnaies et médailles du musée Carnavalet après avoir été adjoint au directeur du département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Il a publié, entre autres titres, Les Demeures du Soleil, Louis XIV, Louvois et la surintendance des Bâtiments du roi (2003), Vauban : l'intelligence du territoire (2006, en collaboration), Les Ministres de la Guerre, 1570-1792 : histoire et dictionnaire biographique (2007, dir.).

Un palais d’encre et de papier

Les «beaux livres» sur Versailles sont innombrables, mais les bons livres consacrés au château de Louis XIV sont beaucoup plus rares. Ils présentent souvent une accumulation de photographies intérieures et extérieures du château, distribués dans l’ordre des temps : travaux de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI… qui laissent oublier que ces façades et ces décors, à force d’adaptations, de restaurations et de restitutions, n’entretiennent plus qu’un rapport lointain avec le monument d’origine.

Alexandre Gady a choisi le parti inverse. Il ne nous montre jamais le Versailles d’aujourd’hui, mais réunit et déploie les traces multiples laissées par le Versailles d’hier : plans et élévations dessinés ou gravés, tableaux et estampes, clichés anciens. C’est tantôt le Versailles qui fut, et tantôt, à travers maints projets d’architectes, celui qui a failli être.

Ainsi est livrée au grand public une somme de documents connus des seuls spécialistes. Voici d’abord le «petit château de cartes» de Louis XIII, gravé par Israël Silvestre (p.17), demeure moins modeste que ce qu’on dit souvent, et qui subsiste encore au cœur du grand palais du roi-soleil. Voici ensuite le premier château de Louis XIV, connu par un célèbre tableau de Pierre Patel (p.25), où les jardins prennent d’emblée un développement considérable, que rappellent des plans conservés à l’Institut et à la Bibliothèque nationale de France.

Pour comprendre le second Versailles du grand roi, celui de Le Vau, où l’emplacement actuel de la galerie des glaces est occupé par une terrasse, Alexandre Gady convoque des plans et des élévations conservés en Suède, mais aussi des tableaux… et même un projet d’éventail ! Avec le troisième Versailles louis-quatorzien, celui de Jules Hardouin-Mansart, le château a adopté la silhouette qu’il a encore aujourd’hui. Cette fois, les plans des Archives nationales se confrontent aux dessins du Louvre, à ceux de la Wallace Collection et aux vues conservées à Versailles même. Le palais semble achevé et pourtant Mansart lui-même songe déjà à le transformer, en le surélevant d’un étage et en ajoutant un dôme central (p.140).

Au XVIIIe siècle, les documents graphiques sur la vie de cour se multiplient – merveilleux dessins de Charles-Nicolas Cochin ou Jean-Michel Moreau le Jeune – tandis que les architectes du roi continuent de rêver, heureusement en vain, à des rajeunissements ou des alourdissements d’une demeure déjà démodée. C’est hors du château proprement dit qu’il faut chercher les grandes créations de Louis XV et de Louis XVI : un recueil de plans réalisé à la demande de Marie-Antoinette ressuscite les grâces du Petit Trianon et du Hameau de la Reine.

Avant comme après la Révolution, on ne compte plus les «grands desseins» plus ou moins boursouflés de transformation de Versailles en palais néo-classique. Les architectes français font du Ceaucescu ou du Kim Il-Sung avec trois siècles d’avance : on contemplera avec effroi les projets de Boullée (p.182), de Peyre (p.184), de Pâris et Durameau (p.185), de Heurtier (pp.186 et 187), de Dufour et Fontaine (pp.196-197).

L’ouvrage se clôt sur l’évocation, à l’aide de tableaux et de photographies anciennes, des fastes versaillais de Louis-Philippe, Napoléon III… et Sacha Guitry. Par pudeur ou par prudence, l’auteur n’est pas allé au-delà. Car l’au-delà c’est l’effacement de la patine des siècles et la transformation délirante, sous nos yeux et avec nos impôts, d’un palais composite en Disneyland «Grand Siècle». Quand le désastre sera consommé, il nous restera le livre d’Alexandre Gady pour témoigner que Versailles, avec tous ses défauts, fut en son temps un chef-d’œuvre.

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 17/01/2012 )
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