L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

Les Chemins de la peste - Le rat, la puce et l'homme
de Frédérique Audouin-Rouzeau
Tallandier - Texto 2007 /  12 €- 78.6  ffr.
ISBN : 2-84734-426-8

L'auteur du compte rendu : Franoise Hildesheimer, conservateur en chef aux Archives nationales, est professeur associ l'universit de Paris I. Elle a notamment publi Flaux et socit. De la Grande Peste au cholra . XIVe-XIXe sicles (Hachette, 1999) et un Richelieu chez Flammarion (2005).

Des animaux et des hommes

Lune des principales sources de son histoire ancienne, les chroniques, dfinissent la peste par sa date et son lieu qui lui donnent son identit singulire. On retrouve la mme dfinition, mme si lhistoire sen droule sur une longue dure, avec les monographies qui constituent une tradition permanente chez ses historiens. Un renouvellement historiographique est intervenu en 1926, avec louvrage de Johannes Nohl qui avait choisi de mettre en lumire davantage les consquences du phnomne que ses causes en proposant un choix de textes classs par thmes pour illustrer lunanimit des ractions humaines devant le flau.

Sur cette voie fconde, il a t suivi par de nombreux historiens et la dmarche a atteint son apoge avec la thse dun mdecin-historien dmographe, Jean-Nol Biraben (1975-76), qui constitue la somme de rfrence. Cette ligne historico-mdicale a t illustre, dans les annes 1980, par les travaux de rfrence de Jacques Ruffi et Jean-Charles Sournia, Henri Mollaret et Jacqueline Brossolet. Les historiens ont intgr le phnomne pidmique toutes les grandes thses dhistoire locale des annes 1960 (depuis le Beauvaisis de Pierre Goubert en passant par lEspagne de Bartholom Bennassar, avec une mention spciale pour Charles Carrire et ses amis pour la peste de Marseille).

Les administrations sanitaires ont ensuite fait lobjet de travaux spcifiques (Franoise Hildesheimer, Daniel Panzac, Carlo Cipolla). Vient enfin le temps des synthses et des manuels portant sur lhistoire des maladies, des flaux et calamits, comme des colloques gnraux (Marseille, 2001). Bref, une intgration-assimilation russie qui ferait mme de la peste un grand personnage de lhistoire dhier? On en reparlera.

Il pourrait donc sembler que tout ait t dit, du moins par les historiens, mais ceux-ci ne sont pas seuls en cause et Frdrique Audouin-Rouzeau vient aujourdhui apporter la dmonstration de lintrt de mettre lhistoire au service de la recherche scientifique et dapporter la premire le bnfice des acquis de la seconde. Louvrage quelle nous prsente intressera ainsi au premier chef les historiens et cela de multiples points de vue : histoire de la peste, de la mdecine, de la recherche scientifique, des relations entre les hommes et les animaux...

F. Audouin-Rouzeau est archozoologue, spcialiste de lhistoire des relations entre lhomme et les animaux, connue pour ses travaux portant sur lhistoire du rat noir. Elle tend ici son champ de recherche la trilogie rat, puce et homme dont, en certaines circonstances, lassociation est porteuse de peste. Ce sont ces circonstances bien particulires quelle entreprend, aprs dautres, dlucider en mettant laccent sur les puces vectrices.

Les premiers chapitres sont consacrs lhistoire de la recherche sur la peste et posent les problmatiques qui seront ultrieurement objet de dbat : bref rappel historique qui montre le caractre mondial des grandes pandmies, rappel de luvre de Yersin et Simond pour llucidation du processus de transmission. Puis les scientifiques abandonnent lhomme pour se consacrer au bacille et aux puces, ainsi quaux mcanismes de leur transmission. En 1928, on dispose de certitudes : transfert de la peste sylvatique des rongeurs sauvages aux rongeurs domestiques via leurs puces communes, puis transfert subsquent lhomme via les puces du rat (Xenopsylla pour les zones chaudes, Nosopsyllus fasciatus pour les zones tempres).

Cependant tout est bientt remis en question avec une nouvelle thorie, celle de la contagion interhumaine de la peste bubonique par Pulex irritans, autrement dit via les puces de lhomme. Une fois lhomme contamin par des puces de rat, la transmission se ferait dhomme homme via les puces dhomme qui conquirent leur grande rputation de vecteur de la peste, tandis que le rat est vacu de la chane pidmique. Le virage est pris par R. Jorge et btonn par G. Blanc et M. Balthazard : la nouvelle thorie prend place au rang des ralits admises et en a dsormais la force explicative. Aprs la grande querelle des contagionnistes et anti-contagionnistes, cest cette seconde controverse portant sur les puces vectrices dont F. A.-R. rouvre le dossier.

Sa thse consiste reprendre et critiquer les expriences de Blanc et Balthazard. Mthodiquement, elle dmonte leur systme explicatif, quil soit bas sur des expriences insuffisantes, sur des cas dont elle dmontre que linterprtation quils en ont donne nest pas pertinente ou sur une utilisation de lhistoire dont elle retourne les arguments, quil sagisse de la suppose absence de rats lors de la peste justinienne (larchologie montre que le rat noir na pas t import en Occident par les croiss, mais y tait bien prsent antrieurement) ou dont elle montre combien les descriptions des anciennes pidmies constituent des tmoignages prendre en considration car faisant ressortir les caractristiques de la maladie et de sa transmission.

Lhistorien, plus habitu la description de ces pidmies dAncien Rgime qu ces querelles scientifiques du XXe sicle, se sent intuitivement, en les dcouvrant, fort sceptique face la thorie de la contagion par Pulex irritans ; il est au surplus heureux de voir ses sources et ses travaux mis contribution pour confirmer ce quil pressentait. Ajoutons, pour le plaisir, que ltude des pratiques quarantenaires aurait pu apporter de leau supplmentaire au moulin de F. A.-R., notamment de par sa dfinition de denres et marchandises susceptibles.

Ajoutons que lon reste un peu sur sa faim avec lexpos des thories des microbiologistes brivement voques au chapitre XIV, ces antriorits ou successions de bacilles immunisants, mais aussi peut-tre sexcluant, ce qui ne serait pas sans consquences sur le possible devenir de la maladie.
Mais l o lhistorien reste le plus sur sa faim, cest non dans le domaine de lexplication scientifique avec la rhabilitation du rle de la puce du rat, la liaison affirme entre pizootie murine-pidmie humaine, avec toutes les consquences qui en rsultent pour la lutte contre une maladie qui, sauf en Europe, tue toujours, mais dans labsence dexplication du volte-face de R. Jorge ou de lobstination de Blanc et Balthazard. Qui taient ces chercheurs dont on ne sait pas seulement le prnom complet, quelle tait leur formation, leurs ventuelles motivations, leur ventuelle malhonntet scientifique ?

On est ainsi conduit, la lecture de cet ouvrage, de sinterroger sur ce que la peste rvle des conditions de lhistoire et de ses relations, en amont, la connaissance. On voit ainsi quil y a une circulation oblige entre histoire et connaissance scientifique unies par des liens de rciprocit qui lui impose dans les ouvrages historiques un obligatoire chapitre de rappel des mcanismes de la peste et ncessite de la part de lhistorien une attention aux acquis de la science dont J.-N. Biraben avait donn lexemple et auxquels F. A.-R. apporte des donnes que lhistorien ne pourra plus ignorer.

Cette ncessaire circulation de la connaissance ne veut pas dire une identit unifiante des disciplines ; chacune garde sa nature son objet propre. Si le scientifique consacre sa recherche aux causes bacillaires et aux agents vecteurs, lhistorien, scientifique humain, est dabord attentif aux facteurs humains avec pour objectif de comprendre les conceptions que se sont forges les contemporains de lpidmie et les ractions quils ont dveloppes face elle.

Cest l qu'il semble y avoir dans llvation de la peste au rang de grand personnage historique autant une expression frappante quun abus de langage, car la maladie ne saurait tre proprement parler un personnage historique, la diffrence de ceux qui la subissent ou la combattent. Mais, mme prive dhumanit, elle demeure un fascinant objet qui, en dpit de sa difficult documentaire, a acquis un imprescriptible droit de cit dans le monde interdisciplinaire de la recherche.

Françoise Hildesheimer
( Mis en ligne le 06/03/2007 )
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