L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

Devenir curé à Paris - Institutions et carrières ecclésiastiques (1695-1789)
de Ségolène de Dainville-Barbiche
PUF - Le noeud gordien 2005 /  36 €- 235.8  ffr. / 551 pages
ISBN : 2-13-054340-5
FORMAT : 15,5cm x 22,0cm

L'auteur du compte rendu : archiviste-palographe, docteur de l'universit de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est adjoint au directeur du dpartement des monnaies, mdailles et antiques de la Bibliothque nationale de France. Il a publi en dernier lieu : Les Demeures du Soleil : Louis XIV, Louvois et la surintendance des Btiments du roi, Champ Vallon, 2003.

La Faute à Voltaire ?

Il est dusage de placer au XVIIIe sicle la charnire de lhistoire religieuse de la France. Avant ce sicle dit des Lumires, voil treize sicles de christianisme, ponctus de crises, de schismes et dhrsies, mais dont lEglise catholique est toujours sortie victorieuse ; aprs le basculement intervenu au XVIIIe sicle, un dclin continu de la religion, jamais interrompu et qui se poursuit sous nos yeux. Comment expliquer ce basculement ? Comment est-on pass du sicle des saints lautre grand sicle de la France, le XVIIe au sicle des rvolutionnaires ? ces questions, lhistoriographie ancienne apportait une rponse dune rassurante simplicit : le progrs des Lumires avait dissip les tnbres de la religion. Cest la faute Rousseau, cest la faute Voltaire, disait moins crmonieusement la chanson.

La recherche moderne ne se satisfait plus de cette explication, car elle a observ des indices dun zle religieux en diminution en des lieux, en des temps et dans des classes sociales o linfluence des philosophes navait pu encore se diffuser. Force a donc t de reprendre lenqute, en cherchant les causes internes et non plus seulement externes de la crise subie par lEglise et la religion catholique. Cest dans ce courant que sinscrit Sgolne de Dainville-Barbiche, qui sappuie en particulier sur deux livres importants parus en 1998 : celui de Pierre Chaunu, Madeleine Foisil et Franoise de Noirfontaine, Le Basculement religieux de Paris au XVIIIe sicle, et celui de Catherine Maire, De la cause de Dieu la cause de la Nation : le jansnisme au XVIIIe sicle.

Au-del de la trame vnementielle des querelles religieuses, Sgolne de Dainville-Barbiche plante solidement le dcor. Elle dcrit dabord lorganisation centrale du diocse de Paris et la gographie de ses paroisses, hrites du Moyen Age et de plus en plus inadaptes mesure que la population saccrot, puis les revenus des curs et la fiscalit qui les frappe : ainsi apparaissent, parfois crment, les situations respectives de richesse et de pouvoir. Certes, les curs de paris sont des personnages part au sein du clerg de France, quasi-inamovibles, que larchevque doit mnager, mais ils ne sont pas galement importants. Quelle distance du cur de Saint-Sulpice, souvent issu de laristocratie ou de la robe, dont la cure rapporte plus de 20 000 livres en 1730, au cur de Saint-Jean-du-cardinal-Lemoine, dont le revenu la mme anne se rduit 320 livres ! Le dictionnaire situ en fin de volume permet dailleurs de mesurer que si les curs de Paris forment corps, ils ne constituent pas pour autant un milieu cohrent : des sujets issus de la bonne bourgeoisie parisienne, o les cures se transmettent au sein de familles apparentes, voisinent avec des nouveaux venus, cratures des archevques successifs et choisis en fonction de critres idologiques. Lauteur dmonte enfin les mcanismes complexes de laccession aux cures et les moyens employs pour sen assurer le contrle : cette portion de ltude, la plus ardue pour qui nest pas fru de droit canon, est peut-tre aussi la plus riche denseignements, car elle transporte le lecteur en un monde o la religion se pense en termes juridiques autant quen termes spirituels ou moraux.

Le cur de ltude est le rcit des efforts des archevques pour asseoir leur contrle sur les curs de la capitale lpoque de la querelle jansniste, depuis la bulle Unigenitus (1713) jusqu la Constitution civile du clerg (1791). Le cardinal de Noailles, archevque de 1695 1729, favorise les jansnistes et parvient placer dans les cures un certain nombre de sympathisants de ce parti. Au contraire, son successeur, lancien archevque dAix, Vintimille du Luc (1729-1746), est nomm par le gouvernement pour suivre une politique oppose ; mesure des vacances, il y russit en partie. Sous Christophe de Beaumont (1746-1781), se dclenche laffaire dite des refus de sacrement, qui dura une vingtaine dannes, de 1752 1771 : sur ordre de larchevque, il arriva que les derniers sacrements fussent refuss des mourants qui ne produisaient pas de billets de confessions signs dun confesseur approuv, les victimes de ces refus tant le plus souvent des suspects de jansnisme. Le Parlement de Paris ragit en interdisant de leur fonction les prtres qui refusaient ainsi les derniers sacrements. Au gr de la lutte entre les deux partis, des curs furent arrts, des cures perquisitionnes, des paroisses se trouvrent prives de leurs desservants pendant un laps de temps plus ou moins long. Cependant, Beaumont puis son successeur Juign (1782-1789) continurent la politique de remplacement graduel des curs jansnisants par des prtres du bord oppos. Les thses jansnistes allaient connatre une clatante mais brve revanche avec la Constitution civile du clerg, avant que la Rvolution ne prenne un tour dcidment anti-religieux.

Au bilan, Sgolne de Dainville-Barbiche apporte quelques lments dexplication nouveaux du basculement religieux de la capitale. Le premier est celui du scandale permanent : le spectacle des intrigues prludant la provision des cures, celui du conflit rcurrent entre les archevques et leur clerg, celui surtout des refus de sacrement auraient contribu loigner le public des autels et alimenter un premier anti-clricalisme. Un argument analogue a t avanc par le pass : la vie peu difiante de certains princes de lEglise aurait fait le lit de lincrdulit. Lun comme lautre ne convainquent pas entirement, dans la mesure o lEglise avait connu dans les sicles bien dautres dchirements intestins et combien dautres scandales dans la conduite de ses pasteurs !

Le livre apporte une autre piste de rflexion, sans doute plus novatrice. Le clerg jansnisant de Paris a favoris linstruction lmentaire de la jeunesse, sans que la pastorale suive le mme rythme dexpansion. Suivant le principe qui veut quun peu de science loigne de Dieu, tandis que davantage de science y ramne, le clerg parisien aurait ainsi nourri des gnrations de petits jacobins, demi-lettrs prts suivre les ides nouvelles, quelles quelles fussent. Une cassure dans la transmission de la foi se serait produite, que les violences de la Rvolution auraient rendue irrmdiable.

On voit que nous parlons au conditionnel, et lauteur se garde dadopter un ton plus dfinitif, tant le basculement religieux de Paris, et plus largement de la France, conserve une part intrinsque de mystre. Dautres tudes, assises comme ces Curs de Paris sur un socle de belle rudition et galement audacieuses dans leurs questionnements, ne seront pas inutiles pour claircir ce moment, qui nous a faits, croyants ou non, tels que nous sommes.

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 12/01/2006 )
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