L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

Une histoire des pirates - Des mers du Sud à Hollywood
de Jean-Pierre Moreau
Seuil - Points histoire 2007 /  10 €- 65.5  ffr. / 558 pages
ISBN : 978-2-7578-0484-1
FORMAT : 11,0cm x 18,0cm

Postface de Philippe Hrodej.

L'auteur du compte rendu : Hugues Marsat, agrg d'histoire, est enseignant dans le secondaire. Il mne paralllement des recherches sur le protestantisme aux XVIe-XVIIe sicles.


Le trésor de Pirates

Les pirates devenus lectroniques, leur image va-t-elle changer ? Il faut bien le dire, ces individus exercent un mtier aussi vieux que la navigation. Pourtant, la littrature et le cinma aidant, leur reprsentation dans lesprit des Occidentaux est indfectiblement lie un espace la mer des Carabes et une poque la premire moiti du XVIIIe sicle ainsi qu tout un ensemble de valeurs qui, de lesprit daventure la libert, semblent excuser leurs crimes, mais suscitent nanmoins une plus grande sympathie pour leurs parangons officiels que sont les corsaires, pirates mais patriotes. Pirates, corsaires, la diffrence semblait entendue. Jean-Pierre Moreau offre une trs srieuse tude qui pourrait bouleverser les ides tablies chez certains, mme si lauteur, docteur en archologie, na pas pour but de remettre en cause limage carabe du pirate mais den vrifier la ralit.

Ds lors que les pays ibriques se sont arrogs un monopole territorial et commercial sur les Amriques sans en contrler parfaitement lespace, les perspectives de profit attisent les convoitises des armateurs trangers dont les initiatives ne sont nullement freines par les princes, privs par lhritage dAdam de laccs au Nouveau Monde. Pour Jean-Pierre Moreau, la grande piraterie dans les Carabes commence en 1522 avec lattaque de Santo Domingo. Elle sachve en 1725 avec la disparition de ltablissement de lle de Sainte-Marie prs de Madagascar.

Au cours de ces deux sicles, la flibuste carabe le terme flibustier apparat au XVIIe sicle prsente diffrents visages dont rend compte la premire partie du livre. Cette dernire, occupant une grosse moiti de louvrage, pourra certes lasser son lecteur par un ct numratif et rptitif, en dpit de son caractre pique, mais, appuye sur des portraits de pirates caractristiques ou dautres atypiques, elle remplit merveilleusement son but.

Loin dtre cette manifestation de rbellion contre une autorit tatique par des individus pris de libert et quelque peu sanguinaires, la piraterie carabe apparat dabord au XVIe sicle comme une entreprise commerciale, lance partir des ports europens par des armateurs au rang desquels figure le fameux Jean Ango, vicomte de Dieppe. Ces pirates bnficient souvent de lettres de course ou de lettres de marque et tiennent donc davantage du corsaire.

La prise de contrle, de plus en plus ferme, dles des Carabes par lAngleterre, la France et, dans une moindre mesure, les Provinces Unies, donne lieu une volution dans la premire moiti du XVIIe sicle. Ce sont dornavant ces nouveaux territoires auxquels les corsaires vont partir en chasse, munis ou nom de lettres lgitimant leurs actions. Lle Saint-Christophe puis la fameuse le de la Tortue, au large de la cte nord de Saint-Domingue, et la Jamaque, aprs sa conqute par lAngleterre en 1655, offrent dans des conditions plus ou moins prcaires un soutien logistique aux coups de mains des flibustiers. Ceux-ci, loin de ne sattaquer quaux navires isols, montent de vritables oprations paramilitaires contre les villes espagnoles. Maracaibo est ainsi pille pas moins de quatre fois entre 1666 et 1678.

Les deux dernires poques de la flibuste marquent la fois son apoge et son dclin. Les guerres de la Ligue dAugsbourg (1688-1697) et de Succession dEspagne (1702-1713) voient une main mise de plus en plus grande des monarchies sur les flibustiers, perus comme forces auxiliaires des marines royales, notamment pour la France. Cest loccasion des coups de main les plus importants comme la prise de Carthagne par Du Casse en 1697. En fait les puissances europennes, maintenant mme dexercer leur pleine autorit dans les Carabes, tentent de contrler le phnomne quelles encourageaient nagure. Non sans ironie, cest le pirate Henry Morgan qui applique la Jamaque linterdit frappant ses anciens compres.

Ceux-ci tentent dchapper aux autorits soit en sinstallant sur les marges des Carabes, soit en gagnant dautres mers. New Providence aux Bahamas est certainement pendant un cours laps de temps plus proche de lutopie libertaire que ne le fut lle de la Tortue et lle de Sainte-Marie prs de Madagascar nest pas la libertalia dpeinte par Defoe sous le pseudonyme de Charles Johnson.

Ayant dress avec force dtails les diffrentes phases du phnomne, Jean-Pierre Moreau revient sur la chronologie et adopte des approches thmatiques dans les parties suivantes. Il sinterroge dabord sur la logistique qui entoure et permet laventure pirate, tant dans ses dimensions portuaires cest lobjet de la deuxime partie qui revient sur les diffrents ports do sortent les flibustiers que dans son organisation concrte et sa rentabilit (troisime partie). Enfin, la quatrime et dernire partie du livre sattaque aux mythes et ralits qui entourent le pirate depuis sa reprsentation cinmatographique jusqu son lgendaire trsor. En replaant les flibustiers au sein de leur profession et dans leur quotidien, Pirates montre les limites de lutopie et la ralit souvent bien sombre. Tous les aspects sont donc envisags, mais Pirates nest pas la somme laquelle certains lecteurs pourraient aspirer.

En effet, la mention des sources manuscrites prcdant la bibliographie montre clairement quil ne sagit pas l seulement dune synthse, mais du fruit dune longue recherche dans les archives espagnoles et franaises, comme latteste la prface de Paul Butel et la postface de Philippe Hrodej. Il en rsulte que cest la piraterie et la course franaises qui sont ici privilgies, parfois aux dpens des pirates hollandais ou anglais, plus souvent abords dans la littrature du genre. Autant pour le capitaine Kidd ou Edward Teach dit Barbe-Noire.

En reportant les notes indiquant les rfrences prcises archivistiques ou bibliographiques en fin de volume, en donnant un index des noms de lieux et de personne et un autre pour les noms de bateaux, en offrant plusieurs annexes prsentant des chronologies utiles mais aussi des indications relatives larchologie sous-marine, le livre de Jean-Pierre Moreau manifeste sa scientificit et sert lhistoriographie.

Autant dire que derrire une couverture trs attrayante se cache donc un livre qui, son sujet aidant, associe rigueur scientifique et plaisir de lecture. Au terme de celle-ci, le lecteur ny aura pas retrouv Ann Bonny ou Mary Read, ces amazones pirates. Il y aura peut-tre perdu son assurance manichenne diffrencier les bons corsaires des pirates sans foi, ni loi. Il aura coup sr trouv un trsor. Nul besoin dune croix sur une carte de parchemin pour en indiquer lemplacement.

Hugues Marsat
( Mis en ligne le 06/07/2007 )
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