L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

1491 - Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb
de Charles C. Mann
Albin Michel 2007 /  22 €- 144.1  ffr. / 471 pages
ISBN : 2-226-17592-X
FORMAT : 15,5cm x 24,0cm

L'auteur du compte rendu : Hugues Marsat, agrg d'histoire, est enseignant dans le secondaire. Il mne paralllement des recherches sur le protestantisme aux XVIe-XVIIe sicles.

L’histoire commence aussi en Amérique

Ironiquement, les dfenseurs du mythe du bon sauvage et les partisans dune quelconque hirarchie des civilisations ont un point commun : ils partagent lide selon laquelle les Indiens dAmrique vivaient dans une certaine harmonie avec dame Nature. Bien sr, ils nen tirent pas les mmes leons. La lecture du livre de Charles C. Mann, journaliste collaborateur de Science et des rubriques scientifiques du Washington Post et du New York Times, confre aux deux partis suscits et souvent antagonistes un deuxime point commun : ils pourraient bien tous les deux avoir tort !

A propos des populations de lAmrique pr-colombienne, plusieurs ides reues - et soigneusement entretenues par lhistoriographie et la philosophie continuent davoir prise sur le public. Lauteur de 1491 les dnonce dans son introduction, abusivement et mchamment Charles Mann le dit lui-mme intitule lerreur de Holmberg. En tout premier lieu, le peuplement des Amriques est souvent prsent comme peu important avant la conqute, importance attribue dune part une arrive relativement rcente sur le continent via le dtroit de Bring assch par les glaciations, dautre part un dveloppement technologique modeste comme le prouverait labsence dutilisation de la roue, donc une faible capacit matriser leur environnement et ladapter leurs besoins.

Peu peuples, les Amriques ? Les rcits des premiers colons anglais sur les ctes de la Nouvelle-Angleterre au XVIIe sicle laissent entrevoir une ralit diffrente, celle de populations indiennes littralement dcimes par la maladie, ralit que lon retrouve aussi bien au Nord que dans le Sud du continent. Elle explique ainsi la dstabilisation de socits entires et la relative facilit de la conqute des empires par les Espagnols. La premire partie, Des chiffres tirs de nulle part ?, montre merveille le parti pris par Mann de ne ngliger aucun des peuples et de sappuyer aussi bien sur les socits andines que sur celles des Grandes Plaines du Mississippi.

Les Amriques ainsi claires deviennent un continent qui connat sa propre rvolution nolithique, puis construit des btiments aussi gigantesques que les pyramides gyptiennes dans le cadre de socits urbanises et dEtats des poques peine plus tardives que Sumer, sans parler de linvention du zro et de systmes dcriture. Le rsultat est aussi stupfiant qudifiant. Les Grandes Plaines au XIIIe sicle voient spanouir des agglomrations linstar de Cahokia (en face de lactuelle Saint-Louis) qui, forte de ses 15 000 habitants, nhsite pas dtourner le cours de rivires, sans en matriser trs bien les consquences, il est vrai. Les Amriques de 1491 ne sont plus une terre sauvage, mais des jardins soigneusement entretenus que la dpopulation rendra la Nature. Jamais les troupeaux de bisons ne furent sans doute aussi grands quaux XVIIIe et XIXe sicles alors que la pression humaine se sera moins fait sentir pendant deux-cents ans.

Il ne faudrait cependant pas voir dans ce livre une volont de rduire les arguments politiques contemporains des populations amrindiennes survivantes reposant sur le mythe du bon sauvage et un idal dquilibre cologique aujourdhui disparu. Pas plus quil ne faudrait y voir une quelconque volont de dcharger les Europens de la responsabilit du cataclysme dmographique que la mise en contact de deux mondes spars depuis des millnaires a engendr. Dans un cas comme dans lautre, Charles Mann est extrmement prcautionneux.

Sappuyant sur des tudes scientifiques pointues qui relvent de la mthode historique et de larchologie mais aussi de sciences que les Anglo-saxons qualifieraient de plus dures comme la paloclimatologie ou la gntique par exemple, l'auteur fait le point en trois temps sur la situation de la recherche scientifique, utilisant des notes renvoyant en fin de volume et des annexes pour sattarder sur des dtails importants comme les mathmatiques, lcriture ou le problme dlicat de lappellation des premiers habitants du Nouveau Monde. Cinquante pages de bibliographie achvent de donner du poids un travail trs rigoureux.

Sans cder des facilits journalistiques, dployant tout son talent de vulgarisateur de haute vole et prenant soin de bien montrer que les ides saffrontent au sein du petit monde des universitaires sans pour autant prendre parti pour une thorie, lauteur dresse donc un portrait vivant et clair, jamais abscons, des Amriques avant le contact avec les Europens. Assurment, lhistoire ne commence pas seulement Sumer.

Hugues Marsat
( Mis en ligne le 20/03/2007 )
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