L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Moderne  

Journal d'un négrier au XVIIIe siècle - Nouvelle relation de quelques endroits de Guinée et du commerce d'esclaves qu'on y fait (1704-1734)
de William Snelgrave
Gallimard 2008 /  19 €- 124.45  ffr. / 256 pages
ISBN : 978-2070782154
FORMAT : 15,0cm x 22,0cm

Introduction et notes de Pierre Gibert S. J.

L'auteur du compte rendu : Scnariste, cinaste, Yannick Rolandeau est lauteur de Le Cinma de Woody Allen (Alas) et collabore la revue littraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boral) o crivent, entre autres, des personnalits comme Milan Kundera, Benot Duteurtre et Arrabal.


Noir(s) et blanc(s)...

Les livres sur les traites ngrires abondent en ce moment. Aprs Olivier Petr-Grenouilleau (Les Traites ngrires, Folio, 2006), Frdric Rgent (La France et ses esclaves : De la colonisation aux abolitions. 1620-1848, Grasset, 2007), Franoise Verges (Abolir l'esclavage, une utopie coloniale : Les Ambiguts d'une politique humanitaire, Albin Michel, 2001 et La Mmoire enchane : questions sur l'esclavage, Albin Michel, 2006), ou Nelly Schmidt (L'Abolition de l'esclavage. Cinq sicles de combats , Fayard, 2005), voici donc le Journal d'un ngrier au XVIIIe sicle de William Snelgrave. Publi en 1734 en Angleterre et traduit en franais l'anne suivante, ce livre est le rcit original d'un capitaine ngrier anglais retrouv dans la bibliothque d'Alexis de Tocqueville par Pierre Gibert, un des diteurs de sa correspondance.

Pierre Gibert, jsuite, directeur de la revue Recherches de science religieuse, professeur d'exgse biblique la Facult de Thologie de Lyon, a dcouvert ce tmoignage un peu par hasard. Charg par la famille Tocqueville de reclasser sa bibliothque, il tombe sur ce texte de premire main. William Snelgrave est un capitaine la solde d'un marchand, impliqu dans le commerce triangulaire. Il arme un bateau, part de Bristol ou de Liverpool, passe par la Hollande pour prendre des tissus, va vers la cte de Guine, et vend ses marchandises contre des prisonniers que lui amnent des chefs locaux. Il emmne ces esclaves la Jamaque, les vend et revient en Angleterre charg de mlasse et de sucre.

Le rcit de William Snelgrave se divise en trois parties. Le livre I raconte l'expdition sur la cte de Guine, le sjour chez les dirigeants locaux avec une fine observation des moeurs indignes, et poursuit son rcit avec l'histoire des vnements politiques du pays. Le Livre II parle de la traite des esclaves, des rcits de mutineries et des tentatives de justifications morales du mtier de ngrier. Enfin, le Livre III narre l'pisode o William Snelgrave est l'otage de pirates ayant pris possession de son navire. D'une excellente qualit littraire, ce tmoignage est passionnant, un tmoignage du racisme ordinaire de l'poque et de l'esclavage dans toute sa complexit. Loin de nos visions manichennes, le tmoignage du capitaine rappelle que les rois noirs collaboraient non seulement avec les ngriers mais avaient recours de trs nombreux sacrifices.

On demande ainsi un jour William Snelgrave de participer un sacrifice massif de prisonniers. Comme on ne comprend pas ses rticences d'assister pareil spectacle, le capitaine cite la fameuse rgle d'or : "Il ne faut pas faire autrui ce qu'on ne voudra pas qu'il nous fasse !" Rgle d'or que, cependant, lui-mme ne respecte pas en se livrant aux traites ngrires ! Il y a aussi ce passage poignant o William Snelgrave tente de sauver un enfant noir de dix ans parce qu'un roi malade pense qu'il gurira en le sacrifiant ! Existait de mme une traite intra-africaine, preuve que tout cela tait complexe et ambigu ! Un tel livre est fondamental pour apporter quelques nuances et informations des jugements parfois partisans.

Tout au long de ces traites ngrires, William Snelgrave traite d'gal gal avec les chefs noirs, chefs qu'il ne considre d'ailleurs pas comme des sous hommes. A la fin du livre II, si William Snelgrave lgitime l'esclavage, il raconte aussi le dsespoir des personnes qui se sont rvoltes. Il relate avec force dtails les mutineries, du fait d'esclaves particulirement maltraits. L'un des grands arguments des ngriers tait de faire croire qu'ils sauvaient ces hommes noirs des sacrifices. On estime cependant qu'il y avait 30% de pertes dans ces traites (entre le lieu de la capture et le port d'arrive).

William Snelgrave n'est donc pas un bourreau sanguinaire comme on aimerait se l'imaginer. On le sent au contraire "travaill" par ces traites en mme temps qu'il est sensible aux autres. C'est aussi un homme de culture. Voil en tous cas un rcit prompt mettre en perspectives des ralits qui, aujourd'hui, peuvent avoir tendance subir des simplifications pour raisons idologiques et politiques.

Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 16/07/2008 )
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