L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Cent Jours - La tentation de l'impossible - Mars-juillet 1815
de Emmanuel de Waresquiel
Fayard 2008 /  28 €- 183.4  ffr. / 687 pages
ISBN : 978-2-213-62158-6
FORMAT : 15,5cm x 23,5cm

L'auteur du compte rendu : Archiviste-paléographe, docteur de l'université de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est adjoint au directeur du département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Il a publié Les Demeures du Soleil, Louis XIV, Louvois et la surintendance des Bâtiments du roi (2003), Vauban: l'intelligence du territoire (2006, en collaboration), Les Ministres de la Guerre, 1570-1792 : histoire et dictionnaire biographique (2007, dir.).

Le meilleur de 1815

Chaque année offre une abondante moisson de livres consacrés à l’épopée napoléonienne, mais le niveau de cette production est en général au-dessous du médiocre. La compilation domine ; les mêmes citations et les mêmes anecdotes reviennent d’un titre à l’autre, et chaque nouvel historien de Napoléon emprunte généreusement à ses prédécesseurs, à commencer par Adolphe Thiers, auteur d’une célèbre Histoire du Consulat et de l’Empire. Le plus souvent, l’ampleur du sujet sauve l’écrivain du désastre : les quinze premières années du XIXe siècle sont si fertiles en batailles, en conquêtes, en retournements de situation et en figures pittoresques qu’il est difficile d’ennuyer le lecteur en les évoquant.

L’année 2008 ne fait pas exception à la règle, et la bibliographie impériale ressemble, comme à l’accoutumée, à un torrent d’eau tiède. Il n’en faut que plus rendre hommage à la Fondation Napoléon, qui prône le retour aux sources (en publiant notamment la Correspondance générale de Napoléon) et s’efforce de favoriser la réconciliation des universitaires avec les études napoléoniennes. Il faut surtout attirer l’attention du public sur les rares livres vraiment neufs.

Ces Cent Jours sont du nombre. En 2003, Emmanuel de Waresquiel avait donné une remarquable biographie de Talleyrand, bourrée de faits inédits, dont le succès fut énorme et mérité. Cinq ans plus tard, nouveau trésor d’érudition et nouvelle réussite, qui surpasse peut-être la précédente. Là où ses concurrents se satisfont de ressasser les Mémoires des grands acteurs politiques français (parisiens le plus souvent), E. de Waresquiel convoque les témoins et les historiens étrangers, explore les archives, scrute les images de caricature et de propagande (l’iconographie est remarquable), fait parler toutes les classes de la société.

Les Cent-Jours ne sont plus examinés au seul prisme de Paris ou du seul point de vue de Napoléon. L’auteur nous transporte simultanément ou successivement dans le midi de la France, en Vendée, dans le Nord, à Vienne, à Londres, à Gand, où s’est retiré Louis XVIII. On fréquente l’«ogre de Corse», ses ministres, ses préfets et ses généraux, mais aussi le vieux souverain podagre, sa Cour et l’aristocratie ou la bourgeoisie royalistes. Historien de la Restauration, E. de Waresquiel n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit d’éclairer la psychologie de ceux que l’on ne nomme pas encore les «Ultras». Enfin, la chronique du prodigieux retour de l’Empereur n’étouffe pas une réflexion plus distanciée, qui, en partant de 1815, embrasse le XVIIIe siècle et toute l’époque contemporaine.

Tandis que dans son Talleyrand, Emmanuel de Waresquiel s’effaçait un peu trop prudemment derrière son personnage, s’abstenant de porter sur son rôle un jugement d’ordre général, ici il tombe le masque et s’affirme pour ce qu’il est : un tenant de ce libéralisme politique dont la généalogie remonte au salon des Necker et de Mme de Staël, qui s’efforce de comprendre le penchant invincible des Français pour la monocratie – qu’elle s’incarne dans un roi absolu, un peuple souverain, un empereur ou un président de la République.

Si l’on ajoute que ce livre savant et profond se dévore «comme un roman», suivant la formule consacrée et combien menteuse, alors même qu’on connaît la fin de l’aventure, on aura compris que La Tentation de l’impossible est sans doute le meilleur ouvrage d’histoire de cette rentrée, et peut-être de toute l’année 2008.

Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 21/10/2008 )
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