L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

Frontières d'empire du Nord à l'Est - Soldats coloniaux et immigrations des Suds
de Pascal Blanchard , Nicolas Bancel , Ahmed Boubeker , Eric Deroo et Collectif
La Découverte 2008 /  49 €- 320.95  ffr. / 259 pages
ISBN : 978-2-7071-5497-2
FORMAT : 24,5cm x 32cm

Lauteur du compte rendu : Mathilde Larrre est matre de confrences en Histoire contemporaine l'universit de Marne-la-valle et l'IEP de Paris.

Les Suds dans le Nord

Aprs Marseille Porte Sud, un sicle d'histoire coloniale et d'immigration (paru galement chez La Dcouverte, en 2005) et trois ouvrages sur Paris Noir, Paris Arabe et Paris Asie, P. Blanchard dplace ses questionnements et sa grille de lecture dans le Nord et l'Est de la France.

Aprs la Porte du sud, la Frontire du nord donc. Ailleurs en France, mais les mmes hommes venus des quatre coins de l'Empire puis du monde, du Maghreb ou d'Afrique Noire, d'Indochine ou du Proche Orient. Toujours des combattants de la Premire Guerre mondiale : ils transitaient par Marseille, les voici dans les tranches du front. Toujours des travailleurs, coloniaux d'abord, immigrs ensuite, qui s'ajoutent, sans toujours se mler, aux travailleurs locaux. Toujours des expositions ethnographiques qui contribueraient la formation d'une culture coloniale. Figures imposes donc d'une histoire coloniale et d'une histoire de l'immigration, utilement mises en regard, mais dsormais vulgarises.

L'ouvrage, abondamment illustr, essentiellement illustr pourrait-on dire, suit une progression chronologique du dbut des colonies (1870) nos jours. Premier temps, celui des colonies mais surtout "des exhibitions" qu'a dj bien tudies P. Blanchard : "Village noir Reims", "l'Afrique Amiens", mais aussi Nancy, Arras, en Belgique, Roubaix La premire partie enchane ainsi les variations monographiques sur les zoos humains. Et l'on retrouve les photos attendues des imaginaires coloniaux de carton-pte avec leurs figurants grims - sur le statut desquels on s'interroge assez peu tant il s'agit d'en faire les symbole du racisme colonial. Les conditions de rception, la ralit des effets d'une propagande ne sont que rarement voqus.

Puis viens" le temps des Soldats", celui des tranches, des discours racistes sur la "force noire", mais aussi "la force jaune" ; les images de soldats sanguinaires, violeurs. Mais aux cts de l'imaginaire, quelques figures de tranches, d'hpitaux, de repos l'arrire. Force noire et chair canon L encore, l'ouvrage passe un peu vite sur le bilan humain et tient parfois plus du juste cri de colre que de la rigueur scientifique.

Entre les deux guerres, c'est le retour des expositions (encore!), des travailleurs, mais aussi de l'art ngre. Puis la guerre revient avec ses soldats des Suds, ses rsistants de la MOI, ses GI's noirs. Annes 45-74, "temps des travailleurs et des militants". On aura des gueule noires, des militants nord-africains, des impressions de la guerre d'Algrie (rafles Nancy, arrestations Lille), quelques images de bidonvilles (dortoirs collectifs de Denain, cit des Dondaines Lille), et quelques hros des stades. Fin de sicle enfin, temps des marches contre le racisme, temps des quartiers et des cits, des deuximes et troisimes gnrations, des nouvelles immigrations, d'Abd al Malik, de Sangatte.

Ampleur thmatique donc qui donne l'ouvrage certes la force de l'ambition du rapprochement efficace de l'histoire de la colonisation et de l'immigration, mais qui tourne l'inventaire la Prvert et laisse une impression de dispersion et de pointillisme. Il faut voir que chaque "chapitre" tient en ralit en une double page dans laquelle les illustrations (surtout photographiques) dominent un mince paragraphe de texte essentiellement descriptif (quelques centaines de signes parfois). Il faut voir aussi que ces "chapitres" dclinent les mmes ides, ajoutant juste la petite touche locale : l un coron, ici une coiffe d'alsacienne. Seule une introduction de partie nourrit la rflexion et donne un peu de corps. La part laisse l'crit est de toute faon trop faible pour que l'histoire fasse son travail de nuance, de contextualisation, de prcision ncessaire, ce qui est problmatique sur de tels sujets, en ces temps de combats mmoriels. L'image triomphe, mais livre sans commentaire, sans analyse ; entre illustration et dnonciation, elle ne devient jamais objet d'histoire.

Le livre est beau, bien illustr, c'est indniable. Il rappelle l'importance des soldats indignes dans les combats et les victoires, il dnonce le racisme quotidien et intgr, il honore les travailleurs et pointe les terribles conditions de vie et de travail dont ils sont les victimes. Mais il donne l'impression d'un "rchauff chez les Ch'tis" d'une histoire dont on connat dj les principales conclusions.

Mathilde Larrère
( Mis en ligne le 18/11/2008 )
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