L'actualité du livre
Histoire & Sciences socialeset Période Contemporaine  

La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie - 1954-1962
de Raphaëlle Branche
Gallimard - La suite des temps 2001 /  26.72 €- 175.02  ffr. / 474 pages
ISBN : 2-07-076065-0

La guerre hors la loi

Trilogie ordinaire des faits de guerre, le pillage, le meurtre et le viol, condamns par les conventions de Genve, ne trouvent aucun aptre, contrairement l’emploi de la torture, arme conventionnelle de la terreur en Algrie. C’est bien cette thse que propose le livre de Raphalle Branche, premire tude scientifique sur cette question taboue et politique. Mme si cette publication, cause des enjeux polmiques inhrents son sujet, se trouve associe certains ouvrages de tmoins engags, trop heureux de ne pas s’tre fourvoys, pour une fois, dans une utopie meurtrire, elle ne leur ressemble en rien. Raphalle Branche, avec un style lgant et des jugements mesurs, fait œuvre d’historienne et non de militante.

Les deux principales questions auxquelles elle tente d’apporter une rponse sont directes : pourquoi la torture en Algrie ? Quelle fut l’ampleur relle du phnomne ?
Sa dmonstration repose, sur un mode historique, sur l’tude du fait colonial, porteur d’une alination si forte qu’elle ne peut que gnrer le dni de l’autre, pralable amoral l’usage de la torture. Si ce constat n’est gure discutable, on peut aussi remarquer que la ngation de l’individu, de son tre social, n’est pas l’apanage du seul colonialisme. Toute forme de racisme, religieux, ethnique, ou social, porte en elle cette vision rductrice. L’infidle, dans le regard du religieux, n’est gure mieux considr que l’indigne dans celui du colon.

L’autre grille d’analyse employe par Raphalle Branche, sur un mode plus structuraliste, met en vidence les consquences de ce conflit non dclar sur un territoire franais. Elle montre ainsi l’instrumentalisation des pouvoirs civils et de la justice, grce aux lois d’exception et l’extension des pouvoirs spciaux, sous prtexte de conduite des oprations. Enfin, la recherche du renseignement dans des combats qui ne sont qualifis de guerre qu’avec les pithtes de rvolutionnaires ou de subversives , justifie elle seule l’emploi de la torture, mme si la mdiocre fiabilit des informations obtenues infirme l’argument de l’efficacit.

Et pourtant, cette recherche du renseignement est au cœur du dispositif militaire. Elle prend ainsi la forme d’une multitude d’organismes ou d’units oprationnelles et territoriales (DOP, RAP…). Les officiers de renseignement sont, de fait, la plupart du temps les grands ordonnateurs des sances de torture : la torture est une arme de guerre [qui] doit tre replace dans le cadre de l’arme combattante , et de l’arme combattue, fallait-il aussi le rappeler ?

Grce l’apport ingalable de nombreux tmoignages oraux, l’aspect le plus novateur de cette thse est une analyse smantique et symbolique du vocabulaire et des gestes de la torture. Avec une grande retenue, sur un ton clinique sans tre froid, Raphalle Branche dresse une nomenclature des tortures et des maquillages lexicaux qui l’oblitrent. Le constat ainsi dress est terrifiant. Mme si l’on peut mettre quelques rserves sur les chiffres rels, il est vident que le travail de Raphalle Branche apporte des informations fondamentales et irrfutables sur la ralit et la physionomie de cette pratique en Algrie.

En conclusion, Raphalle Branche, pose une dernire question fondamentale : celle des responsabilits. L’individu peut toujours dire non un ordre de torturer, certes, et un kalidoscope de micro-situations rend compte de la diversit des comportements. C’est donc bien la question de la responsabilit de l’tat qui reste encore en suspens : Impliquer l’tat - au nom duquel ces actes furent commis - est essentiel , crit Raphalle Branche en conclusion. Mais essentiel en quoi ? Que les autorits politiques et militaires de l’poque aient couvert ces pratiques riges en systme, c’est certain et cela malgr des directives, ou des mesures censes les enrayer. Que les diffrentes lois d’amnistie aient eu pour consquence de jeter un voile sur les responsabilits des uns et des autres, c’est aussi certain et c’tait d’ailleurs leur objectif ! Mais l’appel des douze plaidant pour un acte de reconnaissance comparable celui du 16 juillet 1995 propos de la dportation des Juifs de France n’est pas une attitude relevant de la recherche. L’tude de la chane des responsabilits qui lie les individus aux systmes de pouvoir et l’tat, est un champ encore dfricher qui ne saurait trouver ni un terme ni un argument dans une repentance anachronique.

Hervé Lemoine
( Mis en ligne le 06/11/2001 )
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